Histoire et Origine de la Cravate – I

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La seule utilité réelle de la cravate, c’est qu’on la retire, sitôt rentré chez soi, pour se donner l’impression d’être libéré de quelque chose, mais on ne sait pas de quoi
P. Coelho

Il est un peu vain de vouloir déterminer la date de naissance de la cravate et plusieurs théories s’affrontent à ce sujet. Au cours de l’histoire, le col fut bien souvent fermé par une étoffe, voire même quelques montages de cols plus complexes tels que la fraise ou la collerette. Porter une cravate ou son ancêtre a toujours eu une signification particulière. Loin d’être un acte banal, cela révélait souvent les convictions ou les valeurs d’un individu. De nos jours, elle représente pratiquement le dernier bastion ornemental de la garde-robe masculine.

La cravate dans l’Antiquité

Au commencement vint le foulard

Nous savons peu de choses sur le foulard durant l’Antiquité. Son utilisation n’étant pas documentée, deux théories ont été émises suite à des observations historiques concernant deux différentes civilisations. Fait intéressant, nous n’avons aucune connaissance de l’utilisation des foulards durant les périodes antérieures ou postérieures.

L’armée de terre cuite a été la première à porter le foulard

En 1974, la tombe de Qin Shi Huang est découverte. Premier empereur de Chine, il est décédé et enterré de façon spectaculaire en 210 av. J.-C. Avec lui, la célèbre armée de terre cuite est également découverte. Lors des règnes précédant Qin Shi Huang, il est fréquent de tuer toute la cour à la mort du souverain, afin qu’elle puisse l’accompagner dans l’au-delà. Comme la population du temps de Huang a été décimée par la guerre, il est décidé de fabriquer des guerriers en terre cuite pour le tombeau au lieu de vrais soldats.
Ces soldats portent de longs foulards de soie enroulés autour du cou comme vous pouvez le voir sur les images. Alors que les simples soldats portent ce qui ressemble à un foulard rentré dans leur armure, les officiers portent des foulards noués de manière plus élaborée. L’armée devait porter des foulards pour éviter l’irritation de leur armure et pour les protéger du froid. Les Chinois ne portant pas habituellement de pièces de tissus autour du cou et la soie étant considérée comme un grand luxe, ces tissus sont probablement également symbole de haut rang et de prestige.

L’armée de terre cuite à Xian

L’armée de terre cuite à Xian

Le foulard comme symbole honorifique

En Occident, le foulard aurait été introduit par les Romains. Cette légende est basée sur l’étude de la Colonne de Trajan qui se trouve à proximité de la Piazza Venezia à Rome. Érigée par Marcus Ulpius Traianus en 113 ap. J.-C., elle représente une colonne triomphale romaine sur laquelle seuls les légionnaires portent un foulard appelé « focale ». Il semble que les foulards ne soient pas portés par le grand public, mais seulement par les soldats comme un symbole honorifique et pour se protéger du froid. Ils disparaissent ensuite pour réapparaître seulement 15 siècles plus tard. Selon un témoignage écrit, ils sont faits de laine ou de lin, mais c’est tout ce que nous savons.

Gros plan de la colonne de Trajan à Rome – 113 ap. J.-C.

Gros plan de la colonne de Trajan à Rome – 113 ap. J.-C. – notez les tours de cou

La cravate au XVIIe siècle

Une des théories les plus communément admises prétend que la mode du port de la cravate en Europe débute au XVIIe siècle.

La cravate et la guerre de Trente Ans

En 1618, la Suède et la France unissent leur force contre l’Empire des Habsbourg, ce qui donne lieu à une guerre qui durera trente ans. Certains pensent que c’est l’armée allemande, qui sert sous la responsabilité de Ferdinand II qui aurait créé la cravate. D’autres au contraire pensent que ce sont les troupes croates qui servent sous le roi Louis XIII et qui attachent un large col avec un nœud qui ont créé la cravate. Selon cette théorie, le mot « cravate » serait donc une transformation du mot « croate » dont la prononciation est très proche du mot français. Toutefois l’étymologie de ce mot reste mystérieuse et cette explication est contestée.

Alors, qui l’a réellement inventée ?

Au cours de la guerre de trente ans, les troupes descendant de la Croatie, de la Hongrie et de la Bosnie sont toutes connues sous le nom de Croates. Ce sont des mercenaires disposés à entrer en bataille et à se battre pour le meilleur soumissionnaire. Louis XIII en enrôle beaucoup. Cependant, ils n’ont juré allégeance ni à l’un ni à l’autre, et, par conséquent, beaucoup d’entre eux luttent contre les Français. Donc, les Croates sont des deux côtés du champ de bataille. En conséquence, il n’est pas aisé de savoir si ce sont les Français ou les Allemands qui sont les premiers à l’adopter.

Cravate croate

Cravate croate

Quoi qu’il en soit, les officiers français adoptent rapidement ce foulard croate qu’ils trouvent plus commode à porter que leur collerette empesée. Ce foulard gagne ainsi en popularité dès le début des années 1650, tout d’abord au sein de l’aristocratie parisienne, ensuite dans le reste de l’Europe.
Bien sûr, on pourrait également examiner si le tallit juif était semblable à une cravate ou si les chevaliers au cours du Moyen Âge portaient des foulards sous leur armure… Peu importe, à moins que vous ne soyez historien.
Toutefois et à partir de cet époque, les cravates deviennent officiellement un classique de la mode pour les hommes désireux de projeter pouvoir, richesse et élégance. Les aristocrates apportent de nombreux raffinements au simple foulard croate. La cravate qui se composait généralement d’une large bande de coton ou de lin, évolue vers un large nœud de mousseline ou de dentelle agrémenté parfois de rubans multicolores de soie. Elle remplace les jabots de dentelle et ressemble à un grand papillon, ou à ce que l’on appellera plus tard une lavallière.

La cravate doit également sa réussite future à celle du port de la perruque dont la taille détermine l’importance des hommes dans la société. Ainsi, le roi Louis XIV considère, qu’il se doit d’avoir la plus grande perruque de tous. Comme beaucoup de ces perruques passent devant son cou et ses épaules, l’espace pour son col est limité. Alors, avec son flair pour la mode et la parure, il commence à porter des cravates.

Louis XIV avec une cravate décorative

Louis XIV avec une cravate décorative

Le rôle du Cravatier évolue

La cravate qu’il porte est faite de dentelle importée de la Flandre ou de Venise, et la responsabilité de se les procurer revient au membre du personnel affecté à sa toilette et à sa garde-robe. Ce rôle est très convoité, et l’individu assez chanceux pour en être chargé reçoit le titre honorifique de « Cravatier ». Ses devoirs consistent à poser sur un plateau les cravates, chacune décorée et ornée de rubans colorés, pour que le roi fasse son choix du jour.
Alors que le Cravatier est responsable de la sélection, le roi est très fier de nouer son nœud lui-même, tandis que le Cravatier, observe et ajoute les dernières touches et s’assure que le nœud est droit et attaché pour refléter la grandeur royale du roi.

Aux grands nœuds succèdent la « steinkerque ». Son nom provient de la ville Belge de Steinkerque où, en 1692, des troupes anglaises lancent une attaque-surprise contre les soldats français. N’ayant que très peu de temps pour s’habiller, les officiers français attachent à la hâte leur foulard, en faisant un nœud simple et en glissant l’extrémité des pans dans une boutonnière de la veste. La steinkerque disparaît au début du XVIIIe pour faire place à de nouvelles modes, notamment le port du « stock ».

La cravate au XVIIIe siècle

Alors que la cravate est un tour de cou pour les aristocrates qui est faite de dentelle blanche, de mousseline ou de lin qui doit être blanchie et pressée, souvent par les domestiques, le stock devient le tour de cou privilégié par la nouvelle bourgeoisie du XVIIIe siècle. Simple bande de tissu enroulée ou agrafée autour du cou, dépourvue de pans retombant sur la poitrine, le stock avec son aspect austère, sa rigidité augmentée par l’empesage et même un renfort de baleines ou de soies de porc, répond parfaitement à la raideur morale de son époque. Les « petits marquis » libertins savent néanmoins l’agrémenter d’un joli ruban noir entourant le cou et maintenant les cheveux derrière la tête.
Très mal aisé à porter mais facile à mettre, contrairement à la cravate, le stock est également facilement remplaçable et plus résistant aux salissures. Les soldats doivent le porter, même si l’ajustement est souvent périlleux et a même eu une incidence sur la santé du soldat et à sa capacité à se battre. En 1780, la plupart des hommes à travers l’Europe ont abandonné le stock inconfortable et se sont remis à porter une cravate.

Portrait de Billaud-Varenne portant un long stock en lin par Jean-Baptiste Greuze 1789

Portrait de Billaud-Varenne portant un long stock en lin par Jean-Baptiste Greuze 1789

La cravate au XIXe siècle

Brummell et les Dandies : 1800 – 1830

Il faut attendre le début du XIXe siècle pour que la cravate sorte réellement du milieu politique ou militaire et se démocratise. George Brummell, le célèbre dandy britannique, répand l’utilisation de foulards blancs amidonnés noués par des nœuds complexes. En France, ce type de cravate, mais de couleur noire, supplante une cravate très bouffante, dite « à la Garat », du nom du comédien l’ayant popularisée.
L’ancêtre de la cravate, telle que nous la connaissons, apparaît peu de temps après. Face à la difficulté de nouer ce genre d’accessoire, une nouvelle forme de cravate voit le jour. Nommée la « régate », elle émerge des nouveaux modes de vie liés à l’ère industrielle et à une classe moyenne astreinte à la vie de bureau. Plus longue et plus étroite, elle est vendue avec un nœud déjà monté, et s’attache directement au bouton de col.

Beau Brummell en 1805

Beau Brummell en 1805

Le comte d’Orsay présente des cravates de soie et de couleur douce

Né en France, le comte d’Orsay émigre en Grande-Bretagne avec ses parents et est introduit dans la société en 1821. Avec Lady Blessington, il forme non seulement un couple illustre mais il crée également le célèbre salon Gore House à Kensington, qui est aujourd’hui le domaine du Royal Albert Hall. Contrairement à Brummel, d’Orsay préfère les formes douces. Il échange la cravate en lin blanc pour une cravate en satin jaune primevère, noir ou bleu marine. Il ose même porter la cravate à la campagne, ce qui lui vaut en même temps l’admiration et le dédain de ses contemporains. Il est également celui qui popularise les cravates noires avec un manteau noir et une chemise blanche, et il peut donc être considéré comme l’un des précurseurs du smoking noir.

Alfred, comte d’Orsay portant une cravate de soie noire

Alfred, comte d’Orsay portant une cravate de soie noire

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