Origine botanique et géographique
La violette en parfumerie provient principalement de la Viola odorata L., ou « violette odorante », petite plante herbacée vivace de la famille des Violacées. Le genre Viola comporte plusieurs centaines d’espèces, dont la plupart sont cultivées comme plantes ornementales (notamment les pensées, Viola × wittrockiana, hybrides horticoles à grandes fleurs) ; seule la Viola odorata – espèce véritablement odorante – présente un intérêt parfumier significatif.
La plante se présente comme une petite herbacée de 5 à 15 centimètres de hauteur seulement, à port rampant et tapissant (elle se propage par stolons), à feuilles en forme de cœur caractéristiques, et à petites fleurs d’un violet profond (parfois blanches ou mauves selon les variétés), intensément parfumées. La violette odorante fleurit précocement, dès la fin de l’hiver et au début du printemps (février-avril), ce qui en fait l’une des premières fleurs parfumées de l’année dans les régions tempérées.
La Viola odorata est native d’une vaste aire couvrant l’Europe, l’Asie occidentale et l’Afrique du Nord. Elle pousse à l’état spontané dans les sous-bois, les haies, les lisières et les prairies fraîches, et est largement naturalisée au-delà de son aire d’origine.
Une distinction essentielle doit être faite d’emblée entre deux matières premières parfumières très différentes, toutes deux désignées comme « violette » mais provenant de parties distinctes de la plante et présentant des profils olfactifs opposés :
- l’absolu de fleurs de violette (parfois appelé « violette fleur »), extrait des fleurs, à signature florale-poudrée caractéristique. Cette matière, extrêmement coûteuse en raison du très faible rendement, est aujourd’hui rarement produite ;
- l’absolu de feuilles de violette (parfois appelé « feuille de violette » ou « violet leaf »), extrait des feuilles, à signature verte-feuillue radicalement différente — qui n’a rien de floral. Cette matière est aujourd’hui la principale matière première « violette » naturelle utilisée en parfumerie.
Cette dualité – fleur florale-poudrée d’un côté, feuille verte de l’autre – est l’une des particularités les plus remarquables de la violette en parfumerie, et impose une rigueur terminologique : « violette » peut désigner deux choses olfactivement opposées.
Un point chimique fondamental, qui sera développé plus loin, mérite mention immédiate : la signature olfactive de la fleur de violette est portée par des molécules appelées ionones, et la quasi-totalité de la « note violette florale » de la parfumerie contemporaine est aujourd’hui assurée non par l’absolu de fleurs naturel, mais par des ionones de synthèse. C’est cette prédominance du synthétique qui justifie le classement de la violette (fleur) dans le deuxième cercle des matières premières.
Les principales zones de production contemporaines sont :
- pour l’absolu de feuilles de violette : la France (région de Grasse historiquement, et plusieurs régions), l’Égypte, l’Italie, la Chine ;
- pour l’absolu de fleurs de violette (production aujourd’hui très réduite) : historiquement la région de Grasse et celle de Toulouse — la « Violette de Toulouse » ayant constitué l’une des productions florales emblématiques de cette ville.
Procédés d’extraction
Les techniques douces (extraction au solvant) dominent pour la violette, la distillation à la vapeur donnant des résultats médiocres pour cette matière fragile.
L’absolu de fleurs de violette est obtenu par extraction au solvant volatil des fleurs. Le rendement est extraordinairement faible – parmi les plus faibles de toutes les matières premières florales – ce qui, combiné à la délicatesse de la récolte (les petites fleurs devant être cueillies à la main une par une), explique le coût prohibitif de l’absolu de fleurs de violette. Cette matière figure historiquement parmi les plus chères de la palette des parfums, et sa production commerciale est aujourd’hui devenue marginale, supplantée par les ionones de synthèse.
L’absolu de feuilles de violette est obtenu par extraction au solvant des feuilles. Le rendement, bien que faible, est supérieur à celui des fleurs, et la matière première (les feuilles) est moins coûteuse à produire que les fleurs. L’absolu de feuilles de violette est un liquide visqueux vert-foncé à la signature verte intense caractéristique. C’est aujourd’hui la matière « violette » naturelle de référence en parfumerie.
La synthèse des ionones constitue le procédé qui, en réalité, fournit l’essentiel de la « note violette » parfumière moderne. Cette histoire est développée dans la section Histoire ; sur le plan technique, il suffit de noter que les ionones (α-ionone, β-ionone) et les méthylionones sont produites par synthèse industrielle à grande échelle et à coût modéré, et constituent les matières premières dominantes pour reproduire la signature florale-poudrée de la violette.
Profil olfactif
Le profil olfactif de la fleur de violette combine :
- une dimension florale-poudrée centrale, douce et délicate ;
- une note légèrement boisée (l’ionone ayant une facette bois) ;
- une dimension fruitée délicate ;
- une signature « poudrée » qui rapproche la violette de l’iris et du mimosa ;
- une dimension douce-sucrée.
La feuille de violette. L’absolu de feuilles de violette présente un profil radicalement différent et non floral. Sa composition est dominée par des aldéhydes verts, dont le 2,6-nonadiénal (parfois appelé « aldéhyde de feuille de violette »), molécule signature à note verte-concombre intense. Le profil de la feuille de violette combine :
- une dimension verte intense centrale, feuillue ;
- une note « concombre » caractéristique ;
- une dimension légèrement métallique ;
- une signature fraîche-humide ;
- une touche terreuse discrète ;
- une note légèrement amère ;
- aucune dimension florale.
La feuille de violette est ainsi l’une des matières les plus vertes de la palette parfumière, à l’opposé olfactif de la fleur poudrée.
Histoire
L’histoire de la violette associe une présence culturelle ancienne, un rôle pivot dans l’histoire de la chimie aromatique, et plusieurs cycles de mode dans la parfumerie moderne.
L’usage ancien de la violette est documenté dès l’Antiquité grecque et romaine. La violette était la fleur emblématique d’Athènes (les Athéniens étaient surnommés les « couronnés de violettes »), utilisée en couronnes, en guirlandes, dans la cuisine (vin de violette, miel de violette, confiseries), en médecine et en parfumerie. Les Romains cultivaient abondamment la violette et lui attribuaient de nombreuses vertus.
Tout au long du Moyen Âge et de la Renaissance, la violette conserve une place importante dans la symbolique (emblème de modestie, d’humilité, de fidélité), dans la médecine (sirops, pastilles) et dans la confiserie (les violettes cristallisées de Toulouse étant une spécialité célèbre).
Un épisode historique notable lie la violette à Napoléon Bonaparte. La violette était la fleur favorite de l’Empereur et de l’impératrice Joséphine. Lors de son exil à l’île d’Elbe en 1814, Napoléon aurait promis de « revenir avec les violettes » au printemps, et ses partisans l’auraient alors surnommé « Caporal Violette », la violette devenant un emblème bonapartiste clandestin (porter une violette signifiait l’allégeance à l’Empereur exilé). Cette association a contribué au statut symbolique et sentimental de la violette dans la culture française du XIX siècle.
La culture de la violette se développe au XIXe siècle, notamment autour de Grasse et de Toulouse. La « Violette de Toulouse » devient une production emblématique de cette ville, célébrée par une importante industrie de fleurs coupées, de confiserie (violettes cristallisées) et de parfumerie.
L’événement majeur de l’histoire de la violette – et l’un des événements fondateurs de la parfumerie moderne – est la synthèse des ionones par le chimiste allemand Ferdinand Tiemann (avec la collaboration de Paul Krüger) en 1893. Tiemann, cherchant à reproduire l’odeur de la violette, parvint à synthétiser les ionones — molécules dont il établit qu’elles portent la signature olfactive de la fleur. Cette même année 1893, Tiemann isola et caractérisa également les irones de l’iris, établissant la parenté chimique entre les deux familles de molécules. Cette double découverte simultanée des ionones et des irones par un même chimiste constitue l’un des moments fondateurs de la chimie aromatique moderne.
L’impact de la synthèse des ionones fut considérable. Alors que l’absolu de fleurs de violette naturel était prohibitivement coûteux (et donc réservé à une parfumerie de très grand luxe), les ionones de synthèse rendirent la « note violette » soudainement abordable et disponible à grande échelle. Une vague de fragrances « violette » déferla sur la parfumerie de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. La fragrance Vera Violetta de Roger & Gallet (1892) et de nombreuses autres compositions « violette » connurent un succès commercial considérable. La violette devint, à la Belle Époque, l’une des notes les plus à la mode de la parfumerie.
Après l’Ondée de Guerlain (1906) par Jacques Guerlain exploite remarquablement la dimension violette-iris-poudrée-anisée dans une structure d’une mélancolie délicate, devenue une référence classique. Plusieurs autres compositions Guerlain et de nombreuses maisons exploitent la violette au début du XXe siècle.
Au cours du XXe siècle, la violette connaît des cycles de mode : extrêmement populaire à la Belle Époque, elle est ensuite parfois perçue comme une note « désuète » ou « vieillotte » (associée aux parfums des générations antérieures), avant de connaître plusieurs revivals — notamment l’usage moderne de la feuille de violette dans la parfumerie masculine, et le retour de la violette poudrée dans certaines compositions contemporaines.
Usage contemporain
Les enjeux contemporains liés à la violette relèvent moins de la durabilité écologique (les ionones synthétiques dominant l’usage) que de la préservation patrimoniale des productions traditionnelles, notamment la Violette de Toulouse, dont la culture, longtemps déclinante, fait l’objet d’efforts de revalorisation patrimoniale et touristique.
Rôles en composition
La violette joue en parfumerie deux rôles distincts, correspondant aux deux matières.
La note violette florale (ionones) joue un rôle d’élément des compositions poudrées. Dans cette fonction, la violette dialogue avec l’iris (parenté chimique des ionones et irones), le mimosa, l’héliotrope et les autres matières poudrées pour construire la dimension poudrée caractéristique. La violette est particulièrement présente dans les florales-poudrées, les compositions « rétro » revendiquant l’esthétique de la Belle Époque, et les gourmands-poudrés modernes.
La feuille de violette joue un rôle d’élément des compositions vertes. Sa signature verte-concombre en fait une matière appréciée dans les fragrances vertes, les eaux fraîches, et de manière notable, dans la parfumerie masculine moderne. La fragrance Fahrenheit de Dior (1988) a notamment fait de la feuille de violette l’une de ses matières signatures, dans un accord vert-métallique-boisé révolutionnaire pour la masculine de l’époque.
Accords particulièrement réussis avec :
- l’iris ;
- le mimosa, la cassie, l’héliotrope dans les florales-poudrées ;
- la rose (accord rose-violette classique) ;
- la framboise et les fruits rouges ;
- l’ambrette dans les poudrés-musqués ;
- la fève tonka et la coumarine dans les poudrés-gourmands ;
- la vanille dans les gourmands-poudrés ;
- les bois (cèdre, santal) dans les bois-violette (Bois de Violette de Serge Lutens) ;
- le cuir dans les violette-cuir ;
- le galbanum et les notes vertes (pour la feuille de violette) ;
- les agrumes dans les compositions fraîches ;
- les muscs synthétiques dans les fonds poudrés.
Quelques fragrances emblématiques marquées par la violette :
Vera Violetta (Roger & Gallet, 1892) — composition emblématique de la vague violette de la Belle Époque —, Après l’Ondée (Guerlain, 1906) par Jacques Guerlain — composition classique exploitant la violette-iris poudrée —, Pour un Homme (Caron) dans certaines facettes, Jolie Madame (Balmain, 1953) par Germaine Cellier — chypre-violette —, Fahrenheit (Dior, 1988) par Jean-Louis Sieuzac et Maurice Roger — composition masculine révolutionnaire exploitant la feuille de violette —, Bois de Violette (Serge Lutens, 1992) par Christopher Sheldrake — composition de niche exploitant l’accord cèdre-violette —, Insolence (Guerlain, 2006) par Maurice Roucel et Sylvaine Delacourte — composition exploitant la violette dans une structure moderne —, Verte Violette (L’Artisan Parfumeur), Drôle de Rose (L’Artisan Parfumeur), The Violet (Frédéric Malle), Violette de Toulouse (Berdoues), Lipstick Rose (Frédéric Malle, 2000) par Ralf Schwieger — composition exploitant la violette dans un accord « rouge à lèvres » rétro —, Misia (Chanel Les Exclusifs, 2015), plusieurs Hermessence, et un nombre considérable d’autres compositions classiques et contemporaines.
La violette représente, parmi les matières premières de la palette parfumière, un cas d’une richesse particulière : à la fois matière à la double nature (la fleur poudrée et la feuille verte, olfactivement opposées), matière au phénomène olfactif unique (l’anosmie temporaire qui fait « se dérober » son parfum), et surtout matière pivot de l’histoire de la chimie aromatique — la synthèse des ionones par Tiemann en 1893 ayant constitué l’un des événements fondateurs de la parfumerie moderne, en rendant accessible à grande échelle une note jusque-là réservée au très grand luxe. La violette met en valeur la transformation de la parfumerie par la chimie de synthèse au tournant des XIXe et XXe siècles : matière naturelle prohibitivement coûteuse, elle est devenue, par la grâce de la synthèse, l’une des notes les plus populaires et les plus démocratiques de la Belle Époque. Sa parenté chimique avec l’iris — les ionones et les irones, découvertes simultanément par le même chimiste — inscrit par ailleurs la violette dans une famille olfactive poudrée dont elle constitue, avec l’iris, l’un des deux pôles fondamentaux.
