Automobile de légende : Auburn 851 Speedster (1925-1937)

Silhouette effilée, ailes galbées, moteurs puissants, l’Auburn 851 Speedster fut l’un des roadsters les plus flamboyants de l’Amérique des années fastes

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Une voiture née au bord du précipice

L’Auburn 851 Speedster apparaît en 1935, alors que l’Auburn Automobile Company vit ses dernières années. La marque appartient à l’empire E. L. Cord, aux côtés de Cord et Duesenberg, mais la crise économique a profondément fragilisé les constructeurs américains spécialisés dans les voitures haut de gamme. Dans ce contexte, la 851 Speedster n’est pas seulement un nouveau modèle. Elle sert de manifeste, presque de dernier grand geste destiné à redonner de la visibilité à Auburn.

La stratégie est claire : produire une voiture immédiatement reconnaissable, rapide, spectaculaire, mais moins inaccessible qu’une Duesenberg. Auburn ne peut plus se contenter d’une berline luxueuse ou d’un cabriolet bien présenté. Il faut une image forte, capable d’attirer les regards dans les salons, dans les rues et dans la presse. La Speedster répond précisément à ce besoin.

Son histoire est d’autant plus remarquable que son développement repose en partie sur des contraintes économiques. Gordon Buehrig, déjà associé à plusieurs projets majeurs du groupe Cord, doit travailler vite et avec intelligence. Il ne conçoit pas une automobile entièrement nouvelle à partir d’une feuille blanche. Il retravaille des éléments existants, joue sur les proportions, les ailes, la calandre, la ligne de caisse et la poupe effilée pour donner à Auburn un modèle d’une présence saisissante.

Gordon Buehrig et l’art de transformer les contraintes

Gordon Buehrig occupe une place majeure dans l’automobile américaine des années 1930. Son nom reste attaché à Duesenberg, puis à Cord, notamment la 810/812. Avec l’Auburn 851 Speedster, il réalise une voiture dont le dessin est devenu l’un des grands symboles de l’Art déco automobile américain.

La ligne repose sur quelques décisions fortes. Le long capot part d’une calandre inclinée vers l’arrière. Les ailes avant et arrière forment des volumes généreux. Le pare-brise en V accentue la vitesse visuelle. Les échappements latéraux chromés signalent la version suralimentée. L’arrière effilé en forme de bateau donne au modèle son surnom durable de « boattail ». La voiture ne cherche pas la discrétion. Elle met en scène le mouvement avant même de rouler.

Cette carrosserie ne relève pourtant pas d’un simple exercice décoratif. Buehrig parvient à donner une cohérence à une voiture longue, basse et théâtrale sans tomber dans la surcharge. Les bandes chromées qui soulignent l’arrière, la découpe des portières, l’inclinaison du radiateur et la continuité du capot construisent une silhouette très maîtrisée. L’Auburn 851 Speedster paraît plus chère qu’elle ne l’était réellement face aux très grandes automobiles américaines de prestige. C’était l’un de ses objectifs.

Un huit-cylindres Lycoming et une suralimentation très visible

Sous le capot, l’Auburn 851 Speedster reçoit un huit-cylindres en ligne Lycoming de 280 cubic inches, soit environ 4,6 litres. Dans sa version suralimentée, il développe 150 chevaux, une puissance élevée pour une voiture américaine de ce segment au milieu des années 1930. Le compresseur centrifuge Schweitzer-Cummins donne au modèle une part essentielle de son caractère.

La fiche technique reste impressionnante pour l’époque : moteur huit-cylindres, boîte manuelle à trois rapports, pont arrière Columbia à double démultiplication, empattement de 127 pouces. Le pont Columbia joue un rôle important. Il permet de disposer de deux rapports de pont et d’élargir l’usage réel de la voiture, entre accélération et vitesse de croisière. La Speedster n’est donc pas seulement une carrosserie spectaculaire posée sur une base connue. Sa réputation tient aussi à une vraie recherche de performance, dans une Amérique où les grandes routières rapides fascinent encore malgré la crise.

Les échappements latéraux extérieurs participent beaucoup à l’image du modèle. Ils ne sont pas un simple détail décoratif : ils permettent d’identifier immédiatement les versions suralimentées et donnent à la voiture une allure presque de machine de record. La 851 Speedster montre la mécanique, l’annonce, la rend visible. Cette franchise visuelle correspond parfaitement à son époque, marquée par le goût des formes profilées, des carrosseries basses et des objets techniques porteurs d’un imaginaire de vitesse.

Ab Jenkins et la vitesse certifiée

L’un des épisodes les plus célèbres de l’histoire de l’Auburn 851 Speedster concerne son certificat de vitesse. Les exemplaires suralimentés étaient associés à une plaque de tableau de bord indiquant que la voiture avait été testée à plus de 100 mph, avec la signature d’Ab Jenkins, pilote américain réputé pour ses records d’endurance et de vitesse.

Cette démarche est remarquable pour l’époque. Auburn ne vend pas seulement une promesse. La marque met en scène une performance vérifiée, inscrite devant le conducteur. Dans une période où beaucoup de voitures de prestige évoquent la puissance par le style et le prestige de la marque, la 851 Speedster ajoute une donnée mesurable : elle appartient au cercle restreint des automobiles capables d’atteindre les 100 miles à l’heure.

Cette vitesse a une valeur symbolique considérable dans les années 1930. Elle place l’Auburn dans une catégorie enviée, surtout pour une voiture proposée à un prix nettement inférieur aux modèles les plus prestigieux de Duesenberg. La Speedster devient ainsi une voiture d’image pour Auburn, mais aussi une machine crédible sur le plan des performances. Elle donne au constructeur un argument simple, facile à comprendre et difficile à ignorer : son dessin spectaculaire correspond à une vitesse réelle.

Une automobile de prestige à prix calculé

L’Auburn 851 Speedster occupe un territoire particulier. Elle n’est pas une voiture populaire, mais elle n’atteint pas non plus les niveaux de prix des plus grandes automobiles américaines de luxe. Son intérêt commercial tient justement à ce positionnement : offrir un dessin spectaculaire, une mécanique suralimentée et une vitesse certifiée à une clientèle qui ne pouvait pas forcément accéder à une Duesenberg.

La voiture était chère, mais son rapport entre image, performances et prix contribuait à son attrait. Le problème venait moins du modèle lui-même que de l’état du marché. Les États-Unis sortaient difficilement de la Grande Dépression, et les marques indépendantes haut de gamme perdaient du terrain face aux grands groupes mieux armés. Auburn avait beau produire une automobile splendide, le contexte économique limitait fortement ses chances.

La 851 devient donc un paradoxe. Elle figure parmi les Auburn les plus célèbres, mais elle arrive trop tard pour sauver durablement la marque. En 1936, la 852 lui succède avec des évolutions limitées. En 1937, la production automobile d’Auburn cesse. La Speedster reste comme l’un des derniers grands éclats d’un constructeur dont le nom demeure lié à une certaine idée du luxe sportif américain.

La 852, continuité d’une dernière génération

La liste des automobiles de légende mentionne souvent l’Auburn 851 Speedster pour 1935, mais l’histoire du modèle se poursuit en 1936 avec la 852. Les différences ne bouleversent pas la formule. La 852 conserve l’esprit de la 851 : carrosserie boattail signée Buehrig, huit-cylindres Lycoming, version suralimentée, allure très théâtrale. Dans la mémoire collective, les deux années sont souvent regroupées sous l’appellation 851/852 Speedster.

Cette continuité explique certaines variations dans les chiffres de production et les descriptions. Les voitures survivantes, les restaurations et les documents d’époque peuvent parfois rendre les décomptes difficiles. Le récit général reste cependant clair : Auburn produit en 1935 et 1936 une Speedster de troisième série, devenue l’image la plus durable de la marque.

Le faible nombre d’exemplaires renforce évidemment son prestige actuel. Selon les sources et les méthodes de comptage, la production des Speedster 851 et 852 reste généralement estimée à environ cinq cents voitures. Cette rareté, jointe à la célébrité du dessin, explique la place considérable du modèle dans les collections, les concours d’élégance et les musées automobiles.

Une icône américaine largement copiée

La postérité de l’Auburn 851 Speedster est considérable. Comme l’AC Cobra plusieurs décennies plus tard, elle a donné naissance à un grand nombre de répliques, recréations et voitures inspirées. Cette situation peut parfois brouiller la perception des modèles d’origine, mais elle confirme la puissance de la silhouette. Peu de voitures américaines des années 1930 se reconnaissent aussi vite : capot long, calandre inclinée, échappements apparents, pare-brise en V, poupe boattail.

Cette présence a aussi facilité sa carrière dans les collections, les concours d’élégance et les musées. L’Auburn Speedster parle immédiatement au public. Elle condense l’imaginaire d’une Amérique Art déco faite de vitesse, de chrome, de grands capots et de carrosseries spectaculaires. Mais elle ne se réduit pas à une image. Sa mécanique suralimentée, sa vitesse certifiée et son lien avec Ab Jenkins lui donnent une épaisseur historique réelle.

La voiture occupe ainsi une position rare : elle plaît autant aux amateurs de style qu’aux passionnés d’histoire technique. Certains modèles de la même période impressionnent par leur luxe, d’autres par leurs performances, d’autres encore par leur rareté. L’Auburn 851 Speedster réunit ces dimensions dans une forme immédiatement lisible.

Le dernier grand éclat d’Auburn

L’Auburn 851 Speedster appartient aux voitures qui semblent résumer la fin d’un monde. Elle arrive alors que les constructeurs indépendants américains de prestige voient leur avenir se refermer. Elle concentre les talents du groupe Cord, l’expérience de Gordon Buehrig, la mécanique Lycoming et une stratégie commerciale presque désespérée : prouver que la marque peut encore produire une voiture capable de faire rêver.

Ce rêve ne sauve pas Auburn, mais il donne au constructeur son modèle le plus célèbre. La 851 Speedster demeure une automobile de légende parce qu’elle réunit trois qualités rarement alignées avec autant de force : un dessin inoubliable, une mécanique sérieuse et une histoire liée à une marque en sursis. Sa beauté n’est pas celle d’une voiture tranquille. C’est une beauté de proclamation, celle d’un constructeur qui, au moment de disparaître, trouve encore la force de créer l’une des plus grandes silhouettes américaines des années 1930.

Stefane Girard
Stefane Girard
Spécialiste de la relation client et de la qualité de service, tout d’abord dans le tourisme puis dans d’autres secteurs en tant que consultant, j’ai également géré une société de vente en ligne d’articles de luxe. Tout au long de ma vie, j’ai étudié des sujets qui m’ont permis de développer une sensibilité pour l’esthétique et l’admiration du savoir-faire de ceux qui travaillent avec passion et talent à magnifier notre quotidien : les artisans d'art. Ce site me permet de partager avec vous mes centres d’intérêt et de rendre hommage à ces artisans de l’excellence.
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