Origine botanique et géographique
Le benjoin en parfumerie est l’oléogomme-résine extraite par incision du tronc de plusieurs espèces du genre Styrax (famille des Styracacées). Cette famille botanique des Styracacées, comportant environ une centaine d’espèces réparties dans les régions tropicales et tempérées chaudes d’Asie et d’Amérique, regroupe également le storax (parfois confondu avec le benjoin mais distinct, voir la fiche styrax) et plusieurs autres résines aromatiques. Deux espèces dominent largement la production mondiale, à profils chimiques et olfactifs nettement distincts qui justifient une distinction commerciale rigoureuse :
Le Styrax tonkinensis (Pierre) Craib ex Hartwich, originaire des régions montagneuses du Laos, du Vietnam (notamment des provinces du nord, à l’origine du nom « tonkinensis » qui réfère au Tonkin, ancienne désignation française du nord du Vietnam) et de Thaïlande, produit le « benjoin du Siam » ou « benjoin du Laos », considéré comme la qualité supérieure. Cette espèce se développe entre 600 et 1 500 mètres d’altitude dans des forêts tropicales humides, et produit une résine à signature vanillée-balsamique caractéristique, particulièrement appréciée des parfumeurs.
Le Styrax benzoin Dryand., originaire principalement de Sumatra (Indonésie), de Malaisie et de Java, produit le « benjoin de Sumatra » ou « benjoin de Java », à profil différent : plus cinnamique, plus résineux, moins vanillé que le benjoin du Siam. Cette espèce est commercialement importante mais qualitativement classée en deçà du benjoin du Siam pour la parfumerie fine.
D’autres espèces du genre Styrax (S. paralleloneurus notamment) sont occasionnellement exploitées, mais en quantités très modestes.
L’arbre de Styrax se présente comme un arbre tropical ou subtropical de 8 à 25 mètres de hauteur à maturité, à port étalé, à feuilles alternes ovales vert-foncé brillant et à face inférieure plus claire. Les fleurs sont blanches, petites, en grappes pendantes, parfumées. Les fruits sont des drupes ovoïdes contenant une ou deux graines. L’arbre ne produit pas spontanément de résine en quantité significative : il faut inciser l’écorce pour stimuler la production résineuse, qui constitue probablement chez le Styrax une réponse défensive contre les blessures (mécanisme commun aux résines aromatiques végétales).
Une étymologie linguistique fascinante mérite mention : le nom « benjoin » dérive de l’arabe « luban jawi » signifiant « encens de Java » (du même radical sémitique lubân que l’oliban). Cette appellation arabe désignait la résine importée d’Asie du Sud-Est (où Java, en tant qu’île commerciale majeure, donnait son nom générique aux produits de la région) par les marchands arabes médiévaux. La déformation linguistique successive – luban jawi → lubenjawi → benjui en italien et espagnol → benjoin en français → benzoin en anglais – illustre les transformations linguistiques caractéristiques du commerce médiéval. Le nom scientifique du composé chimique benzène (et de toute la famille des hydrocarbures aromatiques en chimie) dérive en cascade du même mot : la « gomme benzoïque » isolée par les chimistes du XIXe siècle a donné son nom à l’acide benzoïque, puis au benzène lui-même par décarboxylation. C’est ainsi que la chimie organique aromatique moderne porte étymologiquement la trace du benjoin.
Les principales zones de production contemporaines sont :
- le Laos, premier producteur mondial du benjoin du Siam (S. tonkinensis), principalement dans les provinces du nord (Houaphan, Phongsali, Luang Prabang). La production laotienne est traditionnelle, artisanale, conduite par des communautés montagnardes (notamment Hmong) selon des techniques transmises de génération en génération ;
- le Vietnam, producteur secondaire du S. tonkinensis dans le nord (provinces de Lao Cai, Ha Giang, Yen Bai) ;
- l’Indonésie (Sumatra, principalement la région Tapanuli), producteur du benjoin de Sumatra (S. benzoin) ;
- la Thaïlande (productions historiques, aujourd’hui plus modestes) ;
- la Malaisie, productions secondaires.
Procédés d’extraction
La récolte du benjoin suit une méthode traditionnelle transmise depuis des siècles dans les communautés productrices.
Les récolteurs pratiquent sur les arbres adultes (généralement âgés de 7 à 10 ans au minimum) une série d’incisions triangulaires ou rectangulaires dans l’écorce, à l’aide d’un outil tranchant. La résine exsude lentement de la blessure et se solidifie progressivement au contact de l’air en formant des larmes ou des plaques brun-jaunâtre à brun-rouge, parfois quasiment incolores selon les qualités. Les incisions sont renouvelées plusieurs fois au cours de la saison, sur plusieurs années sur un même arbre.
La résine fraîche est ensuite récoltée, triée selon sa qualité (couleur, pureté, taille des larmes) et conditionnée pour la commercialisation.
Plusieurs produits commerciaux sont obtenus à partir du benjoin brut :
Le benjoin brut lui-même, sous forme de larmes ou de masses agglutinées, utilisé directement pour les fumigations rituelles, l’encens traditionnel asiatique, et les macérations parfumières et pharmaceutiques traditionnelles.
Le résinoïde de benjoin est obtenu par extraction au solvant du benjoin brut, donnant un produit visqueux brun-rouge à brun-orangé caractéristique, à signature olfactive concentrée.
L’absolu de benjoin par traitement éthanolique du résinoïde existe pour des applications premium.
La teinture de benjoin est obtenue par macération alcoolique prolongée du benjoin brut dans l’éthanol. Cette préparation traditionnelle est l’une des plus anciennes formes parfumières et pharmaceutiques du benjoin. La « Tincture of Benzoin Compound » (parfois appelée « balsam of Friar » ou « Friar’s Balsam ») est une préparation pharmaceutique traditionnelle anglo-saxonne combinant benjoin et plusieurs autres résines, encore commercialisée comme antiseptique et cicatrisant cutané.
L’huile essentielle de benjoin par distillation à la vapeur existe mais est peu courante : les composés caractéristiques du benjoin (notamment l’acide benzoïque et ses esters) sont peu volatils et passent mal dans le distillat, ce qui rend la distillation peu efficace pour cette matière.
L’extraction au CO2 supercritique est utilisée pour des productions premium.
Profil olfactif
Le profil olfactif du benjoin du Siam combine :
- une dimension vanillée chaude centrale, naturelle (apportée par la vanilline présente nativement) ;
- une note balsamique douce ;
- une dimension florale délicate ;
- une chaleur générale et une rondeur veloutée ;
- une note « cire d’abeille » ou « miel » discret ;
- une persistance considérable.
Le profil olfactif du benjoin de Sumatra offre une signature plus cinnamique, plus épicée, plus résineuse, moins vanillée, plus « encens ». Il est davantage utilisé dans les fumigations et l’encens traditionnel asiatique, et dans certaines compositions recherchant ce profil distinct.
Histoire
L’histoire du benjoin est intimement liée au commerce maritime asiatique ancien et à la diffusion des matières aromatiques entre l’Asie, le Moyen-Orient et l’Europe sur près de deux millénaires.
L’usage asiatique ancien du benjoin est documenté depuis plusieurs siècles. Les textes sanscrits anciens mentionnent une résine désignée par « bhaktur » ou « bhakti » qui correspond probablement au benjoin. La médecine ayurvédique intégrait la matière pour ses propriétés antiseptiques et balsamiques.
Le commerce arabe vers l’Asie du Sud-Est se développe à partir du VIIe-VIIIe siècle, parallèlement à l’expansion islamique. Les marchands arabes importaient le benjoin depuis Java, Sumatra et l’Indochine vers le Moyen-Orient, où la matière entrait dans les compositions des parfums et les usages médicaux des civilisations arabe et persane médiévales. C’est par ce commerce arabe que se fixe la désignation linguistique « luban jawi » qui donnera « benjoin » en français.
L’arrivée du benjoin en Europe s’effectue à partir du XIIIe-XIVe siècle, par les réseaux commerciaux vénitiens et génois qui le rapportaient des comptoirs arabes du Levant et de l’Égypte. La matière est mentionnée par plusieurs traités médiévaux européens, et entre progressivement dans la pharmacopée et la parfumerie européennes.
L’âge d’or commercial du benjoin en Europe s’inscrit aux XVIe-XVIII esiècles, parallèlement à l’expansion coloniale européenne en Asie du Sud-Est. Les compagnies des Indes (notamment la Compagnie hollandaise des Indes orientales qui contrôlait Sumatra) commercialisaient massivement le benjoin vers les marchés européens, où il était utilisé dans :
- la parfumerie (matière de fond pour les compositions alcooliques et les pommades) ;
- la pharmacie (la « teinture de benjoin » est inscrite dans toutes les pharmacopées européennes des XVIIe-XIXe siècles comme antiseptique, cicatrisant, expectorant) ;
- les fumigations religieuses catholiques et orthodoxes ;
- la conservation alimentaire (l’acide benzoïque ayant des propriétés antimicrobiennes) ;
- la cosmétique (préparations adoucissantes et parfumées pour la peau).
Cette multifonctionnalité historique du benjoin explique sa place importante dans l’économie aromatique européenne avant les transformations chimiques modernes.
L’identification chimique de l’acide benzoïque comme constituant principal du benjoin date du XVII siècle (premières expériences) et plus précisément du XIXe siècle avec les travaux de Justus von Liebig et plusieurs autres chimistes. Comme indiqué plus haut, c’est l’isolation de l’acide benzoïque à partir du benjoin qui a donné son nom à toute la chimie organique aromatique moderne (benzène, benzoïques, benzaldéhyde, benzophénone, etc.).
L’usage moderne du benjoin se consolide au cours du XXe siècle. Plusieurs grandes fragrances orientales en font usage à des doses parfois considérables : Shalimar (Guerlain, 1925), Habanita (Molinard, 1921), L’Origan (Coty, 1905), Tabac Blond (Caron, 1919), et de nombreuses autres compositions orientales classiques exploitent le benjoin comme matière de fond chaude.
Usage contemporain
Les enjeux contemporains de la filière benjoin incluent :
- la préservation des forêts de Styrax au Laos, au Vietnam et en Indonésie, soumises à des pressions liées à l’agriculture sur brûlis, à la déforestation et à l’urbanisation ;
- les conditions de vie des communautés productrices, souvent issues de minorités ethniques dans des zones rurales isolées (Hmong au Laos notamment) ;
- la valorisation patrimoniale par les partenariats équitables avec les grandes maisons de parfumerie ;
- la traçabilité des origines et la différenciation entre Siam et Sumatra (importante pour les usages en parfumerie qui privilégient le Siam) ;
- le développement de productions certifiées (biologique, équitable) ;
- les adultérations possibles (mélanges entre origines de qualité inégale, dilutions par des résines moins coûteuses).
Rôles en composition
Le benjoin joue en parfumerie plusieurs rôles, à dominante chaude-balsamique-vanillée (pour le Siam) ou cinnamique-résineuse (pour le Sumatra), qui en font l’une des matières les plus fondamentales des compositions orientales.
Son rôle le plus emblématique est celui d’élément des compositions orientales. Le benjoin du Siam est l’une des matières signatures du fond oriental classique, où il dialogue avec la vanille, le labdanum, le baume du Pérou, le baume de Tolu, l’opoponax, l’encens et plusieurs autres résines pour construire la chaleur balsamique caractéristique de la famille. Sa teneur naturelle en vanilline en fait un amplificateur naturel de la dimension vanille des compositions orientales.
Dans les compositions « vanillées » spécifiquement, le benjoin du Siam apporte une dimension vanille naturelle complexe qui prolonge et adoucit la vanille proprement dite, contribuant à des accords plus riches et plus chauds.
Dans les fragrances « ambres » modernes (compositions évoquant la chaleur ambrée par accord de résines, baumes, vanille et muscs), le benjoin est l’une des matières fondamentales, dialogue avec le labdanum et les autres résines pour construire l’effet « ambré » caractéristique.
Dans les fragrances « tabac » chaudes, le benjoin du Siam complète les absolus de tabac, l’immortelle, la fève tonka et la vanille pour des accords tabac-vanille-baumes typiques.
Dans les compositions florales-orientales, le benjoin prolonge et chauffe les bouquets floraux, particulièrement en accord avec les fleurs blanches (jasmin, fleur d’oranger, tubéreuse, ylang) et avec la rose.
Dans les fragrances cuirées orientales, le benjoin apporte une dimension douce-balsamique qui adoucit les notes cuirées plus typées.
Dans les fragrances « gourmandes » modernes, le benjoin contribue aux fonds chauds des structures vanillées et caramellisées.
Dans la parfumerie traditionnelle, la teinture de benjoin sert également de fixateur alcoolique, fonction technique exploitée depuis des siècles dans les eaux composées classiques.
Accords particulièrement réussis avec :
- la vanille (renforcement mutuel de la dimension vanillée naturelle) ;
- le labdanum dans les ambres-orientaux ;
- le baume du Pérou et le baume de Tolu (matières apparentées, fond oriental classique) ;
- l’opoponax dans les chaleurs résineuses ;
- l’encens dans les compositions sacrées-orientales ;
- la myrrhe dans les orientaux profonds ;
- la fève tonka et la coumarine dans les gourmands chauds ;
- les fleurs blanches (jasmin, fleur d’oranger, tubéreuse, ylang) ;
- la rose dans les rose-orientales ;
- les bois chauds (santal, cèdre Atlas, oud) ;
- le patchouli dans les orientaux modernes ;
- les épices chaudes (cannelle, cardamome, clou de girofle, muscade) ;
- l’immortelle et le tabac dans les compositions tabac ;
- le cuir dans les orientaux cuirés ;
- les muscs synthétiques dans les fonds cocooning ;
- l’ambroxide et les ambres modernes ;
- l’iris dans les iris-orientales chaudes.
Quelques fragrances emblématiques marquées par le benjoin (parmi de nombreuses orientales classiques et contemporaines) :
L’Origan (Coty, 1905) — composition orientale pionnière exploitant le benjoin —, Tabac Blond (Caron, 1919) par Ernest Daltroff, Habanita (Molinard, 1921), Shalimar (Guerlain, 1925) par Jacques Guerlain — composition emblématique où le benjoin joue un rôle structurant dans le fond oriental classique —, Vol de Nuit (Guerlain, 1933), Bal à Versailles (Jean Desprez, 1962), Opium (Yves Saint Laurent, 1977), Cinnabar (Estée Lauder, 1978), Coco (Chanel, 1984), Loulou (Cacharel, 1987), Obsession (Calvin Klein, 1985), Spiritueuse Double Vanille (Guerlain, 2007) — composition de niche revendiquant le benjoin du Siam en accord avec une double vanille (Madagascar et Tahiti) —, Tobacco Vanille (Tom Ford, 2007), Bois d’Encens (Armani Privé), Encens et Lavande (Serge Lutens), plusieurs Hermessence, plusieurs Maison Francis Kurkdjian, plusieurs Atelier Cologne, Ambre Sultan (Serge Lutens, 1993), Eau Lente (Diptyque), Étoile d’Amour (Patricia de Nicolaï), et un nombre considérable d’autres compositions orientales contemporaines.
Le benjoin représente, parmi les résines balsamiques de la palette du parfumeur, l’une des matières les plus chaleureuses, les plus vanillées naturelles et les plus fondamentales des compositions orientales. Sa double dimension historique – pharmaceutique et en parfumerie –, son inscription dans l’histoire de la chimie organique (par l’acide benzoïque qu’il contient), sa filière artisanale maintenue par les communautés montagnardes laotiennes et vietnamiennes, en font une matière d’une densité de sens particulière. Sa distinction qualitative entre Siam et Sumatra démontre exemplairement l’importance des origines géographiques dans la palette naturelle, où la provenance détermine directement la signature olfactive et la valeur de la matière. Sa filière contemporaine, modeste en volumes mais riche en savoir-faire patrimoniaux asiatiques, demeure l’une des plus authentiques et des plus traditionnelles parmi les matières premières aromatiques mondiales.
