Origine botanique et géographique
Le « cèdre » constitue l’un des cas les plus complexes et les plus trompeurs de la nomenclature des parfums, car ce terme unique recouvre en réalité plusieurs arbres botaniquement très distincts, appartenant à des familles différentes et produisant des bois aux signatures olfactives nettement différenciées. Une clarification botanique rigoureuse est donc indispensable.
Les « vrais » cèdres appartiennent au genre Cedrus, conifères de la famille des Pinacées (même famille que les pins, sapins, épicéas, mélèzes). Le genre Cedrus comporte quelques espèces, dont trois principalement intéressent l’histoire et la parfumerie :
- le Cedrus atlantica (Endl.) Manetti ex Carrière, ou « cèdre de l’Atlas », originaire des montagnes de l’Atlas au Maroc et en Algérie — c’est le « vrai cèdre » de référence de la parfumerie contemporaine ;
- le Cedrus libani A.Rich., ou « cèdre du Liban », originaire des montagnes du Liban, de la Syrie et du sud de la Turquie — arbre d’une importance historique et culturelle considérable (voir la section Histoire), mais aujourd’hui marginalement exploité en parfumerie en raison de la rareté de ses peuplements résiduels ;
- le Cedrus deodara (Roxb.) G.Don, ou « cèdre de l’Himalaya » (parfois désigné par son nom vernaculaire « déodar »), originaire de l’Himalaya occidental (Inde, Pakistan, Afghanistan, Népal).
Les « faux » cèdres — qui constituent paradoxalement la principale source de « bois de cèdre » de la parfumerie mondiale en volume — appartiennent en réalité au genre Juniperus (les genévriers), conifères de la famille des Cupressacées (même famille que le cyprès, le genévrier commun, le cade, le thuya). Les principaux sont :
- le Juniperus virginiana L., ou « cèdre de Virginie » (« Virginia cedarwood » en anglais, parfois aussi appelé « red cedar »), originaire de l’est de l’Amérique du Nord — c’est, malgré son nom de « cèdre », un genévrier, et il constitue le « bois de cèdre » le plus utilisé en parfumerie mondiale ;
- le Juniperus mexicana Schiede ex Schltdl. et le Juniperus ashei J.Buchholz, ou « cèdre du Texas », également des genévriers d’Amérique du Nord.
D’autres arbres encore sont occasionnellement désignés comme « cèdres » : le Cedrela odorata (« cèdre acajou » ou « cèdre d’Espagne »), arbre tropical américain de la famille des Méliacées (famille de l’acajou), utilisé pour la fabrication des boîtes à cigares ; ainsi que plusieurs thuyas et chamaecyparis désignés comme « cèdres » dans certaines régions.
Cette multiplicité botanique sous un nom unique impose au parfumeur et à l’amateur une rigueur terminologique : en parfumerie contemporaine, « cèdre » désigne pratiquement toujours soit le cèdre de l’Atlas (Cedrus atlantica, vrai cèdre), soit le cèdre de Virginie (Juniperus virginiana, genévrier), ces deux matières étant les plus utilisées et présentant des profils olfactifs distincts.
Les « vrais » cèdres (genre Cedrus) sont de grands conifères majestueux atteignant 30 à 40 mètres de hauteur, à port étalé caractéristique (branches horizontales en plateaux), à feuilles aciculaires (aiguilles) groupées en rosettes, à cônes dressés caractéristiques. Ils sont longévifs (plusieurs centaines d’années, parfois plus de mille ans pour les spécimens exceptionnels) et constituent des arbres emblématiques des montagnes méditerranéennes et himalayennes.
Le cèdre de Virginie (Juniperus virginiana) est un conifère plus modeste (généralement 5 à 20 mètres), à feuillage en écailles caractéristique des genévriers, à cônes charnus (les « baies » de genévrier), originaire des forêts de l’est nord-américain.
Les principales zones de production contemporaines sont :
- pour le cèdre de l’Atlas : le Maroc (Moyen Atlas et Haut Atlas, régions d’Ifrane, Azrou, Khénifra) — producteur dominant — et plus marginalement l’Algérie ;
- pour le cèdre de Virginie : les États-Unis (États du sud-est, notamment Virginie, Tennessee, Caroline du Nord, Géorgie) ;
- pour le cèdre du Texas : les États-Unis (Texas) et le Mexique ;
- pour le cèdre de l’Himalaya : l’Inde, le Népal, le Pakistan ;
- pour le cèdre du Liban : productions très réduites au Liban et en Turquie, essentiellement à valeur patrimoniale.
Procédés d’extraction
Le procédé dominant pour tous les bois de cèdre est la distillation à la vapeur du bois (et secondairement des souches, racines et chutes).
Une particularité industrielle mérite mention pour le cèdre de Virginie : l’huile essentielle de cèdre de Virginie est largement produite à partir des déchets de scierie et de l’industrie du crayon. Le bois de Juniperus virginiana a en effet été massivement utilisé au XIX et au XX siècle pour la fabrication des crayons à papier (d’où le nom anglais traditionnel « pencil cedar »), en raison de la facilité avec laquelle ce bois se taille. Les copeaux, sciures et chutes issus de cette industrie (et de la fabrication de meubles, coffres et placards en bois de cèdre) sont valorisés par distillation pour produire l’huile essentielle. Cette valorisation des sous-produits confère au cèdre de Virginie une dimension durable intéressante.
Le cèdre de l’Atlas est distillé à partir du bois (souches, racines, chutes d’exploitation forestière). La production marocaine est traditionnelle, organisée autour de distilleries situées dans ou à proximité des forêts de l’Atlas.
Le rendement de la distillation est de l’ordre de 2 à 5 % du poids de bois, rendement relativement élevé comparativement à de nombreuses autres matières premières naturelles.
L’huile essentielle obtenue est un liquide jaune pâle à jaune-ambré, parfois légèrement visqueux, à signature boisée caractéristique.
L’extraction au CO2 supercritique est utilisée pour des productions premium.
Plusieurs fractions et dérivés sont également commercialisés, ainsi que des molécules isolées ou semi-synthétiques dérivées du cèdre (notamment plusieurs acétates et dérivés du cédrol, qui élargissent la palette des « notes cèdre » utilisables par les parfumeurs).
Profil olfactif
Le profil olfactif du cèdre de l’Atlas combine :
- une dimension boisée chaude centrale ;
- une note balsamique-résineuse caractéristique ;
- une touche légèrement camphrée ;
- une dimension « crayon de bois » présente mais plus chaude et plus complexe que celle du cèdre de Virginie ;
- une signature légèrement animale-cuirée discrète ;
- une rondeur générale.
Le profil olfactif du cèdre de Virginie combine :
- une dimension boisée sèche centrale ;
- la signature « crayon de bois » / « taille-crayon » classique — c’est l’odeur du cèdre de Virginie qui correspond à la référence olfactive du « cèdre » la plus familière au public, précisément parce que ce bois servait à fabriquer les crayons ;
- une dimension « propre » et « nette » caractéristique ;
- une touche balsamique légère ;
- une signature plus « sèche » et moins « chaude » que le cèdre de l’Atlas.
Les parfumeurs choisissent entre les deux cèdres (ou les combinent) selon les effets recherchés : Atlas pour la chaleur boisée-balsamique, Virginie pour la dimension sèche-nette-« crayon ».
Histoire
L’histoire du cèdre — particulièrement celle des « vrais » cèdres du genre Cedrus — est l’une des plus anciennes et des plus richement documentées de toutes les essences végétales, et le cèdre du Liban occupe à cet égard une place exceptionnelle dans l’histoire culturelle de l’humanité.
Le cèdre du Liban (Cedrus libani) figure parmi les arbres les plus célébrés de toute l’Antiquité méditerranéenne et proche-orientale :
- l’Épopée de Gilgamesh (l’un des plus anciens textes littéraires de l’humanité, mésopotamien, datant du III millénaire avant notre ère) raconte le voyage du héros Gilgamesh vers la « Forêt des Cèdres » gardée par le monstre Humbaba — récit qui témoigne de l’importance symbolique du cèdre dès les origines de la littérature ;
- les Égyptiens importaient le bois de cèdre du Liban (qui ne pousse pas en Égypte) pour la fabrication des sarcophages, des embarcations sacrées, des objets funéraires précieux, et utilisaient l’huile de cèdre dans les procédés d’embaumement ;
- les Phéniciens — peuple marin du Levant — exploitaient les forêts de cèdre du Liban pour la construction navale, le bois de cèdre étant réputé pour sa résistance, sa durabilité et sa résistance aux insectes ;
- la Bible hébraïque mentionne le cèdre du Liban à de très nombreuses reprises : le Temple de Salomon à Jérusalem et le palais royal auraient été construits avec le bois de cèdre importé du Liban (selon le Premier Livre des Rois), et le cèdre figure dans de nombreux passages poétiques et prophétiques comme symbole de majesté, de force et de grandeur ;
- les Grecs et les Romains célèbrent également le cèdre, et l’huile de cèdre (le « cedrium ») est utilisée dans plusieurs préparations antiques (notamment pour la conservation des manuscrits, des corps et des objets — le cèdre étant reconnu pour ses propriétés antiseptiques et répulsives).
Cette exploitation millénaire des forêts de cèdre du Liban a entraîné leur épuisement progressif : les vastes forêts antiques se sont réduites au cours des siècles, et il ne subsiste aujourd’hui que des peuplements résiduels protégés (notamment la célèbre forêt des « Cèdres de Dieu » – Horsh Arz el-Rab – classée au patrimoine mondial de l’UNESCO). Le cèdre du Liban demeure le symbole national du Liban : il figure au centre du drapeau libanais et constitue l’emblème du pays. Cette histoire – celle d’un arbre majestueux exploité jusqu’à la quasi-disparition de ses forêts originelles – constitue l’un des plus anciens exemples documentés de surexploitation forestière dans l’histoire de l’humanité.
Le cèdre de l’Atlas (Cedrus atlantica), botaniquement très proche du cèdre du Liban, a progressivement pris le relais comme source principale de bois de cèdre véritable pour la parfumerie, en raison de l’abondance relative de ses peuplements dans les montagnes du Maroc et de l’Algérie.
L’histoire du cèdre de Virginie (Juniperus virginiana) est très différente : il s’agit d’une matière dont l’exploitation industrielle s’est développée principalement aux XIXe et XXe siècles en Amérique du Nord. Le bois de Juniperus virginiana, facile à tailler et résistant aux insectes, a été massivement utilisé pour la fabrication des crayons à papier (l’industrie du crayon ayant consommé des quantités considérables de ce bois) et des coffres et placards anti-mites. L’huile essentielle de cèdre de Virginie, valorisée à partir des déchets de ces industries, est devenue l’un des bois les plus utilisés.
L’usage du cèdre se développe et se systématise au cours du XXe siècle. Le cèdre devient l’une des matières premières fondamentales des compositions boisées et masculines.
L’événement compositionnel majeur de l’histoire moderne du cèdre est probablement la création de Féminité du Bois par Shiseido en 1992, composition de Pierre Bourdon et Christopher Sheldrake. Cette fragrance révolutionnaire — construite autour du cèdre comme matière centrale d’une fragrance féminine — a redéfini l’usage du cèdre en parfumerie : alors que le cèdre était traditionnellement confiné aux compositions masculines et boisées, Féminité du Bois a démontré la capacité du cèdre à porter une fragrance féminine d’une élégance et d’une originalité remarquables, en accord avec des notes fruitées (prune), florales et épicées. La fragrance a inspiré toute une lignée de compositions « bois » ultérieures (la collection « Les Salons du Palais Royal Shiseula » puis Serge Lutens, qui a développé plusieurs déclinaisons du « bois » : Bois de Violette, Bois et Fruits, Bois et Musc, Un Bois Vanille).
Usage contemporain
Les enjeux contemporains des filières cèdre incluent :
- la conservation du cèdre de l’Atlas (Cedrus atlantica), qui constitue un enjeu écologique majeur. Les forêts de cèdre de l’Atlas marocain sont soumises à de fortes pressions : surexploitation, surpâturage (les chèvres et les moutons broutant les jeunes pousses), changement climatique (sécheresses récurrentes), dépérissement. Le Cedrus atlantica est classé « en danger » (Endangered) par l’UICN. La durabilité de la filière cèdre de l’Atlas constitue donc une préoccupation sérieuse, et plusieurs programmes de conservation et de reboisement sont engagés au Maroc ;
- le cèdre de Virginie, à l’inverse, bénéficie d’une situation favorable : sa production à partir de déchets de scierie et son abondance dans les forêts nord-américaines en font une matière durable ;
- la traçabilité des origines et la lutte contre les adultérations ;
- la distinction commerciale rigoureuse entre les différents « cèdres » botaniques.
Rôles en composition
Le cèdre joue en parfumerie un rôle fondamental dans plusieurs familles olfactives, à dominante boisée-sèche.
Son rôle le plus emblématique est celui de matière structurante des compositions boisées. Le cèdre apporte une dimension boisée nette, élégante et persistante qui constitue l’ossature de nombreuses fragrances boisées. Il est apprécié à la fois pour sa signature olfactive et pour ses propriétés techniques : le cèdre est un bon fixateur naturel, et il apporte une diffusion et une tenue appréciées.
Dans la parfumerie masculine, le cèdre est l’une des matières les plus présentes, particulièrement dans les fougères, les chyprés masculins, les boisés-aromatiques et les eaux boisées modernes.
Dans les chyprés et les fougères, le cèdre complète les fonds boisés et apporte une dimension sèche-élégante.
Dans les compositions « bois » revendiquées, le cèdre peut être la matière dominante — la fragrance étant construite autour de sa signature boisée.
Dans les florales-boisées modernes (catégorie en plein essor depuis les années 1990), le cèdre apporte une base boisée qui équilibre et structure les bouquets floraux. Féminité du Bois a inauguré cette logique, abondamment exploitée depuis.
Dans les orientaux modernes et les boisés-épicés, le cèdre est l’une des matières de fond les plus utilisées.
Dans la parfumerie moderne minimaliste, le cèdre dialogue souvent avec des molécules boisées synthétiques (Iso E Super, et plusieurs autres) dans des structures boisées contemporaines épurées.
Accords particulièrement réussis avec :
- les autres bois (santal, vétiver, gaïac, patchouli, oud) ;
- la rose (accord rose-cèdre classique) ;
- le jasmin et les fleurs blanches dans les florales-boisées ;
- l’iris dans les iris-bois élégants ;
- la violette dans les bois-violette (Bois de Violette) ;
- les agrumes (bergamote, pamplemousse, citron) en notes de tête ;
- la lavande et les herbes aromatiques dans les fougères ;
- la fève tonka et la coumarine dans les fougères-boisées ;
- la mousse de chêne dans les chyprés ;
- le labdanum et les résines dans les boisés-orientaux ;
- la vanille dans les boisés-gourmands (Un Bois Vanille) ;
- les fruits (prune, pêche) dans les bois-fruités (Féminité du Bois, Bois et Fruits) ;
- les épices (poivre, cardamome, safran) dans les boisés-épicés ;
- l’Iso E Super et les muscs synthétiques dans les boisés modernes ;
- l’ambroxide dans les boisés-ambrés.
Quelques fragrances emblématiques marquées par le cèdre :
Féminité du Bois (Shiseido, 1992) par Pierre Bourdon et Christopher Sheldrake — œuvre révolutionnaire ayant redéfini l’usage du cèdre en parfumerie féminine —, Bois de Violette (Serge Lutens, 1992), Bois et Fruits, Bois et Musc, Un Bois Vanille (Serge Lutens) — la collection « bois » dérivée de Féminité du Bois —, Vétiver (Guerlain, 1959) dans ses facettes boisées, Égoïste (Chanel, 1990) par Jacques Polge — masculine exploitant remarquablement le cèdre —, Cedrat (plusieurs maisons), Cédrat Boisé (Mancera), Norne (Slumberhouse), Cèdre Sambac (Atelier Cologne), Virgin Island Water (Creed) dans certaines facettes, plusieurs Hermessence d’Hermès, Terre d’Hermès (2006) dans sa dimension boisée, 10 Corso Como (Corso Como), Gris Clair (Serge Lutens), Cedre (Serge Lutens), Lalibela (Memo), plusieurs Tom Ford Private Blend, plusieurs Le Labo (notamment dans plusieurs compositions boisées), et un nombre considérable d’autres compositions masculines, féminines et unisexes exploitant le cèdre.
Mention spéciale :
Féminité du Bois de Shiseido (1992) comme œuvre fondatrice d’une nouvelle approche du cèdre en parfumerie. La composition de Pierre Bourdon et Christopher Sheldrake a démontré que le cèdre de l’Atlas — jusqu’alors confiné aux compositions masculines et aux fonds boisés — pouvait constituer le cœur d’une fragrance féminine sophistiquée, en accord avec la prune, la pêche, les épices et les fleurs. La fragrance a inauguré la catégorie des « florales-boisées » modernes et a inspiré toute une lignée de compositions « bois » développées par Christopher Sheldrake et Serge Lutens dans les années suivantes. Féminité du Bois est régulièrement citée parmi les compositions les plus influentes de la parfumerie de la fin du XXe siècle.
Le cèdre représente, parmi les matières premières naturelles, l’une des plus fondamentales et des plus universellement utilisées de la palette boisée. Sa complexité botanique — un nom unique recouvrant des arbres aussi distincts que les vrais cèdres du genre Cedrus et les genévriers américains du genre Juniperus —, son inscription historique exceptionnelle (le cèdre du Liban célébré depuis l’Épopée de Gilgamesh, emblème national libanais, bois du Temple de Salomon), son rôle structurant dans les compositions boisées et masculines, sa dimension technique de fixateur naturel, en font une matière d’une densité de sens considérable. La dualité de ses filières contemporaines – le cèdre de l’Atlas écologiquement menacé d’une part, le cèdre de Virginie durablement valorisé à partir des déchets de scierie d’autre part – démontre les enjeux contrastés de durabilité des matières premières naturelles. Le cèdre demeure l’un des piliers de la parfumerie boisée mondiale, et la préservation des forêts de cèdre de l’Atlas constitue l’un des enjeux patrimoniaux et écologiques importants de la parfumerie naturelle contemporaine.
