Designer de légende : Zaha Hadid

Architecte de formation, elle applique au mobilier les techniques de modélisation numérique utilisées dans ses projets de bâtiment

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Zaha Hadid a abordé le mobilier comme une extension directe de son architecture. Tables, canapés, assises, luminaires et éditions limitées prolongent ses recherches sur les surfaces continues, les volumes fluides et la fabrication numérique, dans un territoire où l’objet conserve la précision d’un projet construit.

Une architecte passée par toutes les échelles

Zaha Hadid occupe une place majeure dans l’architecture contemporaine, mais son œuvre ne se limite pas aux bâtiments. Elle a travaillé le mobilier, les luminaires, les objets, les bijoux, les intérieurs et les installations avec la même volonté de déplacer les limites de la forme construite. Chez elle, la table, le canapé ou l’assise ne relèvent pas d’un domaine secondaire. Ils prolongent une recherche menée à l’échelle de la ville, du musée, de la gare, du centre culturel ou de l’équipement sportif.

Née à Bagdad en 1950, formée à Londres à l’Architectural Association, Zaha Hadid construit d’abord sa réputation par des dessins, des peintures et des projets théoriques d’une grande force visuelle. Longtemps, son architecture paraît difficile à construire. Ses plans obliques, ses perspectives éclatées, ses volumes en mouvement et ses compositions déstabilisées la placent en marge des pratiques dominantes. La reconnaissance viendra progressivement, puis massivement, avec des bâtiments devenus des repères internationaux.

Le mobilier entre dans cette histoire comme un champ d’expérimentation plus souple. À l’échelle de l’objet, Hadid peut tester des courbes, des transitions, des surfaces continues, des jeux de densité et de vide sans affronter immédiatement la complexité d’un chantier. Mais ces créations ne sont pas de simples sculptures posées dans un salon. Les meilleures d’entre elles interrogent l’usage, la posture, la fabrication, le poids, la matière et la manière dont un objet occupe l’espace.

De la déconstruction aux formes continues

Pour comprendre le design de Zaha Hadid, il faut revenir à son langage architectural. Ses premières recherches sont souvent associées au déconstructivisme, mouvement qui remet en cause la stabilité classique des formes, la symétrie, l’orthogonalité et l’idée d’un bâtiment organisé autour d’un ordre immédiatement lisible. Chez Hadid, le projet semble souvent traversé par des forces : lignes de fuite, couches superposées, plans obliques, fragments en tension.

Cette première période, très marquée par le dessin et par la peinture, évolue ensuite vers des formes plus continues. Avec l’arrivée d’outils numériques plus puissants, son agence développe des surfaces fluides, des enveloppes complexes, des structures dont les éléments paraissent glisser les uns dans les autres. Cette évolution ne concerne pas seulement l’architecture. Elle se retrouve dans le mobilier, où la continuité entre assise, dossier, accoudoir, piètement ou plateau devient un sujet de recherche à part entière.

Dans ses meubles, Zaha Hadid cherche rarement à assembler des éléments traditionnels. Une table ne se réduit pas à un plateau posé sur quatre pieds. Un canapé ne correspond pas nécessairement à une succession d’assises, de dossiers et d’accoudoirs séparés. L’objet tend à former un volume global, creusé, étiré, plié ou évidé selon une logique spatiale. Le meuble devient presque une petite architecture.

Vitra Fire Station, une matrice architecturale

La Vitra Fire Station, construite à Weil am Rhein entre 1990 et 1993, marque un moment essentiel dans la carrière de Zaha Hadid. Il s’agit de son premier bâtiment réalisé. Le projet, commandé pour le campus Vitra, présente une série de plans linéaires et de volumes inclinés, comme saisis dans un mouvement suspendu. Le bâtiment ne cherche pas à occuper l’espace de manière statique ; il semble le traverser, le découper, le mettre sous tension.

Cette réalisation est importante pour le mobilier, même si elle n’est pas un objet de design. Elle donne une clé de lecture de l’œuvre à venir. Hadid y travaille la notion de mouvement figé, la dynamique des surfaces, la relation entre lignes tendues et usages concrets. Ce vocabulaire passera ensuite dans plusieurs domaines : expositions, intérieurs, assises, tables, objets.

Le lien avec Vitra n’est pas anodin. Le campus allemand, où se côtoient plusieurs grands architectes, incarne une culture du dialogue entre architecture et design. Pour Hadid, ce premier bâtiment construit confirme que ses formes peuvent quitter le papier. L’étape suivante consistera à les faire passer à d’autres échelles, parfois plus petites, parfois plus directement liées à l’usage domestique ou à l’édition limitée.

Z-Scape, le mobilier comme paysage fragmenté

La série Z-Scape, conçue au début des années 2000, illustre la manière dont Zaha Hadid transforme le mobilier en paysage intérieur. Les pièces prennent la forme de fragments issus d’un volume plus vaste, comme si un bloc avait été creusé, coupé, stratifié puis réorganisé en assises, tables ou surfaces d’appui. Les références à la géologie, à l’érosion, aux glaciers ou aux formations naturelles apparaissent souvent dans la description de ces projets, mais l’intérêt principal réside dans la construction de l’espace.

Z-Scape ne propose pas un fauteuil au sens traditionnel. Les éléments se lisent comme des morceaux d’un environnement. Les surfaces dures servent de tables, de plans d’appui ou de bords, tandis que certaines zones se transforment en assises. L’objet n’est plus une pièce autonome clairement identifiable ; il devient une portion de paysage domestique.

Cette approche correspond à une vision très architecturale du design. Hadid ne dessine pas un meuble à placer dans un espace existant. Elle crée un micro-espace, avec ses lignes, ses plans, ses tensions. Le corps est invité à s’y installer, à s’y appuyer, à le parcourir du regard. La fonction existe, mais elle ne se donne pas sous une forme habituelle.

Cette série marque aussi la proximité entre design de galerie et recherche architecturale. Les pièces demandent une fabrication précise, souvent en édition limitée, avec des matériaux et des finitions qui les placent à la frontière du mobilier et de l’installation.

Moon System, le canapé comme volume continu

Le Moon System, créé avec B&B Italia, constitue l’une des incursions les plus importantes de Zaha Hadid dans l’édition de mobilier par une grande maison. Le canapé, présenté à la fin des années 2000, reprend l’idée d’un volume continu dans lequel l’assise, le dossier et l’accoudoir semblent taillés dans une même masse. L’ottoman prolonge les lignes de l’ensemble et peut s’insérer dans la composition, comme une pièce complémentaire du même mouvement.

Le projet ne se contente pas de produire une forme spectaculaire. Il reformule la typologie du canapé. Plutôt que d’assembler des modules rectangulaires, Hadid travaille une assise sculptée, asymétrique, dont le profil organise la posture et la présence dans l’espace. Le canapé devient un objet central, presque une topographie basse destinée au salon.

B&B Italia apporte ici son savoir-faire industriel, notamment dans le travail des mousses, des structures internes et du revêtement. L’enjeu consiste à rendre utilisable une forme très éloignée du canapé conventionnel. Le confort, l’ergonomie et la fabrication doivent suivre la complexité du dessin. Cette tension entre forme continue et usage domestique caractérise une grande partie du design de Hadid.

Moon System montre que son mobilier ne se limite pas aux éditions de galerie. Il peut rejoindre l’univers de l’éditeur industriel, tout en conservant un langage immédiatement identifiable. Le projet garde la puissance visuelle de son architecture, mais il doit répondre à une fonction familière : s’asseoir, se détendre, occuper un salon.

Liquid Glacial, la transparence comme matière construite

La collection Liquid Glacial, développée avec David Gill Gallery, appartient à une autre facette de l’œuvre de Zaha Hadid. Les tables et tabourets en acrylique jouent sur la transparence, la réfraction et l’impression de mouvement sous la surface. Les plateaux semblent traversés par des remous, comme si une masse liquide avait été figée dans la matière.

Cette série, présentée dans les années 2010, montre la capacité de Hadid à associer haute précision de fabrication et puissance visuelle. L’acrylique est fraisé, travaillé, poli à la main jusqu’à produire des effets de profondeur. Le plateau ne se contente pas d’être une surface plane ; il devient un espace optique. La lumière s’y déplace, se déforme, se concentre dans les zones sculptées.

Liquid Glacial relève de l’édition limitée plus que du mobilier courant. Les dimensions, le matériau, le temps de fabrication et la complexité des finitions en font des pièces destinées à un marché de collectionneurs, de galeries et d’institutions. Pourtant, ces objets restent liés à une fonction simple : table, tabouret, surface d’appui. Hadid y travaille la frontière entre usage et contemplation, sans quitter entièrement le champ du design.

Cette collection révèle aussi l’importance des outils numériques dans son œuvre. Les formes complexes peuvent être modélisées, usinées, ajustées, puis achevées par un travail manuel de finition. Le numérique ne remplace pas la matière ; il permet d’atteindre une géométrie qui serait difficile à concevoir ou à fabriquer autrement.

Le mobilier comme recherche sur la fabrication

Zaha Hadid Design, structure dédiée aux objets, au mobilier, aux accessoires, aux luminaires et aux éditions, prolonge cette approche à travers de nombreux projets. Son portfolio couvre plusieurs typologies : tables, assises, vases, luminaires, bijoux, pièces en édition limitée, objets domestiques. Cette diversité peut donner l’impression d’un univers très large, mais plusieurs constantes reviennent : surfaces continues, lignes dynamiques, matériaux techniques, fabrication complexe, forte relation avec la modélisation.

La question de la fabrication est centrale. Les formes de Hadid demandent souvent des procédés avancés : usinage numérique, moulage, résines, acrylique, fibre de verre, matériaux composites, métal travaillé, finitions très précises. Le designer ne peut pas se contenter d’un dessin expressif. Il doit trouver comment construire l’objet, comment lui donner une stabilité, comment rendre sa surface cohérente avec sa fonction.

Cette recherche explique pourquoi beaucoup de ses meubles se situent à la limite entre production industrielle et édition rare. Certaines pièces peuvent rejoindre des catalogues de grands éditeurs ; d’autres restent liées aux galeries ou aux collections. Dans les deux cas, l’objet conserve une forte intensité formelle. Le meuble devient un démonstrateur de possibilités techniques autant qu’un élément d’usage.

Une œuvre entre corps, mouvement et espace

Le mobilier de Zaha Hadid interroge constamment la relation entre le corps et l’espace. Ses assises n’installent pas toujours le corps dans une posture classique. Elles proposent des inclinaisons, des continuités, des appuis moins attendus. Ses tables ne sont pas seulement des surfaces horizontales ; elles génèrent une circulation du regard. Ses objets occupent l’intérieur comme des volumes dynamiques, capables de modifier la perception d’une pièce.

Cette dimension peut rendre ses créations moins faciles à intégrer dans des espaces ordinaires. Elles demandent de la place, de la lumière, une relation forte avec l’architecture environnante. Mais c’est précisément ce qui fait leur singularité. Hadid ne cherche pas à dessiner des objets discrets. Elle conçoit des présences spatiales.

Il faut toutefois éviter de lire son mobilier comme une simple transposition miniaturisée de ses bâtiments. L’échelle de l’objet impose d’autres contraintes : résistance d’une assise, stabilité d’une table, contact avec la main, entretien, poids, déplacement. Les meilleurs projets de Hadid réussissent lorsqu’ils transforment son langage architectural en solutions matérielles adaptées à cette échelle.

Une reconnaissance au-delà de l’architecture

Zaha Hadid reçoit le prix Pritzker en 2004, première femme à obtenir cette distinction. Cette reconnaissance consacre d’abord son architecture, mais elle éclaire aussi l’ensemble de sa démarche. Son agence a toujours travaillé à plusieurs échelles, depuis les grands bâtiments jusqu’aux objets. Cette transversalité fait partie de son identité.

Ses meubles et objets sont entrés dans des collections, des galeries et des expositions consacrées au design contemporain. Ils occupent une position particulière : ni mobilier industriel ordinaire, ni sculpture totalement détachée de l’usage. Ils appartiennent à une culture du design où l’objet devient un terrain de recherche sur les matériaux, les technologies, les formes et les gestes.

Après sa mort en 2016, Zaha Hadid Architects et Zaha Hadid Design ont poursuivi certaines recherches, dans le respect d’un langage déjà fortement établi. Cette continuité confirme que son travail ne dépendait pas seulement d’une succession de pièces isolées, mais d’un système de pensée. Les formes, les surfaces, les transitions, les procédés et les matériaux forment un vocabulaire capable de survivre à sa disparition.

La légende d’une forme rendue constructible

Zaha Hadid a longtemps été décrite comme une architecte de l’impossible, parce que ses premiers projets semblaient trop complexes pour être construits. Son mobilier raconte l’histoire inverse : la manière dont une forme difficile finit par trouver ses procédés, ses matériaux, ses fabricants, ses éditeurs. La table, le canapé ou l’assise deviennent des preuves à petite échelle de cette conquête technique.

Sa légende dans le design tient à cette capacité à déplacer l’objet vers une autre logique spatiale. Elle ne redessine pas simplement une chaise, une table ou un canapé. Elle les fait passer par les questions qui traversent toute son œuvre : mouvement, fluidité, tension, continuité, surface, transformation de la matière par la technologie.

Ce design n’est pas toujours domestique au sens ordinaire. Il peut être exigeant, imposant, parfois plus proche de la galerie que du salon courant. Mais il a ouvert un champ important dans le mobilier contemporain : celui d’objets conçus comme des architectures réduites, techniquement complexes, capables de donner à l’espace intérieur une intensité nouvelle.

Zaha Hadid a prouvé que le mobilier pouvait devenir un lieu de recherche aussi ambitieux que le bâtiment. Dans ses meilleures pièces, la forme n’est pas seulement dessinée pour impressionner. Elle est calculée, usinée, polie, moulée, construite. C’est là que se joue sa place parmi les designers de légende : dans cette volonté de rendre matériel un mouvement que l’on croyait d’abord impossible à fixer.

Stefane Girard
Stefane Girard
Spécialiste de la relation client et de la qualité de service, tout d’abord dans le tourisme puis dans d’autres secteurs en tant que consultant, j’ai également géré une société de vente en ligne d’articles de luxe. Tout au long de ma vie, j’ai étudié des sujets qui m’ont permis de développer une sensibilité pour l’esthétique et l’admiration du savoir-faire de ceux qui travaillent avec passion et talent à magnifier notre quotidien : les artisans d'art. Ce site me permet de partager avec vous mes centres d’intérêt et de rendre hommage à ces artisans de l’excellence.
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