Immortelle : matière première végétale en parfumerie

Enivrez-vous de connaissances sur l’univers de la beauté et du parfum : son sillage millénaire, ses légendes, sa fabrication et ses maisons prestigieuses. Ayez du nez en suivant nos conseils et les actualités de la beauté.

Origine botanique et géographique

L’immortelle en parfumerie est issue de l’Helichrysum italicum (Roth) G. Don, petit arbrisseau aromatique de la famille des Astéracées (anciennement Composées) ; même famille botanique que la camomille, l’estragon, le tagète, l’armoise, l’achillée, le tournesol et plusieurs autres plantes d’usage aromatique et médicinal.

Le nom « immortelle » dérive de la propriété remarquable des fleurs : elles conservent leur couleur, leur forme et une part de leur parfum lorsqu’elles sont séchées, parfois pendant plusieurs années. Cette caractéristique, due à la structure cireuse des bractées et à leur faible teneur en eau, a donné à la plante des connotations symboliques dans plusieurs cultures méditerranéennes : symbole d’éternité, d’amour qui ne se fane pas, fleurs déposées sur les tombes en Corse et dans les régions provençales. Le nom anglais « curry plant » (plante curry) évoque pour sa part la dimension olfactive caractéristique de l’huile essentielle, qui rappelle effectivement certains mélanges d’épices indiens, bien que la plante n’entre pas réellement dans la composition du curry.

La plante est un petit arbrisseau persistant de 30 à 60 centimètres de hauteur, à port buissonnant et compact, à feuillage gris-argenté caractéristique (couleur due à la pilosité dense des feuilles, adaptée à la sécheresse méditerranéenne), à feuilles linéaires étroites très aromatiques au froissement. Les fleurs sont de petits capitules jaune vif, groupés en corymbes terminaux, à bractées papyracées dorées qui leur confèrent leur durabilité après dessiccation. La floraison intervient principalement en juin-juillet.

Plusieurs sous-espèces sont reconnues, présentant des nuances olfactives :

  • la subsp. italicum, la forme principale, à signature classique ;
  • la subsp. siculum, principalement en Sicile et en Sardaigne ;
  • la subsp. microphyllum, à feuillage plus fin, présente dans plusieurs régions méditerranéennes.

D’autres espèces d’Helichrysum sont également utilisées en parfumerie, à des profils différents :

  • l’Helichrysum stoechas (immortelle des dunes), méditerranéen, à signature plus piquante et moins typée ;
  • l’Helichrysum gymnocephalum, originaire de Madagascar, à profil plus camphré-eucalyptus ;
  • l’Helichrysum bracteiferum, également malgache, à signature herbacée ;
  • l’Helichrysum splendidum, sud-africain, profil distinct.

Pour la parfumerie de référence, c’est l’Helichrysum italicum corse, croate et italienne qui constitue la matière principale.

L’Helichrysum italicum est natif du bassin méditerranéen, où il colonise les garrigues, les maquis et les rocailles sèches, sur sols calcaires ou siliceux pauvres, en plein soleil. Sa distribution couvre l’ensemble du pourtour méditerranéen, avec des concentrations particulières dans certaines régions.

Les principales zones de production contemporaines pour la parfumerie sont :

  • la Corse, considérée comme l’origine la plus prestigieuse, en particulier les régions de la Balagne et du Nebbio. La production corse fait l’objet de filières organisées depuis les années 1990-2000, valorisant un terroir spécifique. L’« immortelle de Corse » bénéficie d’une forte reconnaissance qualitative ;
  • la Croatie, et particulièrement les îles dalmates (notamment Hvar), devenue premier producteur en volume au cours des dernières décennies grâce au développement de plantations intensives ;
  • l’Italie (Sardaigne, Sicile, Calabre), production historique de qualité ;
  • la Bosnie, le Monténégro, l’Albanie, productions montantes en Méditerranée orientale ;
  • la France continentale (Provence) en quantités modestes ;
  • l’Espagne ;
  • Madagascar pour les espèces apparentées (H. gymnocephalum, H. bracteiferum).

Procédés d’extraction

Le procédé dominant est la distillation à la vapeur des sommités fleuries fraîches ou semi-séchées. La récolte intervient au moment de la pleine floraison (généralement en juin-juillet selon les régions et les altitudes), lorsque la teneur en composés odorants est maximale. Les sommités sont coupées et soumises à la distillation dans un délai court pour préserver la qualité.

Le rendement est très faible, généralement compris entre 0,05 et 0,20 % du poids de matière fraîche, soit seulement 500 à 2000 grammes d’huile essentielle pour une tonne de plante. Cette faiblesse du rendement explique le prix élevé de l’huile essentielle d’immortelle, qui figure parmi les plus coûteuses des huiles essentielles d’herbes aromatiques.

L’huile essentielle obtenue est liquide jaune à orangée, à la signature miellée-foin-cari immédiatement reconnaissable et caractéristique.

L’absolu d’immortelle par extraction au solvant volatil existe également, à profil plus chaud et plus complet que l’huile essentielle distillée, particulièrement apprécié en parfumerie premium.

L’extraction au CO2 supercritique est utilisée pour des productions premium, donnant un extrait à profil particulièrement riche et fidèle au caractère floral chaud de la matière fraîche.

Profil olfactif

Le profil olfactif de l’immortelle combine plusieurs dimensions :

  • une note miellée chaude centrale, qui évoque le miel de châtaignier ou de garrigue ;
  • une dimension foin coupé caractéristique, apparentée au foin et au tabac sec ;
  • une signature « cari » ou « curry » subtile, due aux italidiones, qui distingue l’immortelle de toutes les autres matières aromatiques ;
  • une dimension médicinale-balsamique subtile en fond ;
  • une note fumée légère ;
  • une chaleur sucrée apparente, presque vanillée ;
  • une dimension floral camomille légère apportée par les esters ;
  • une signature herbacée méditerranéenne caractéristique, qui évoque la garrigue ensoleillée.

Cette combinaison – à la fois florale, gourmande, épicée et herbacée – fait de l’immortelle l’une des matières les plus expressives et les plus uniques de la palette parfumière contemporaine.

Histoire

L’histoire de l’immortelle est partagée entre la tradition médicinale méditerranéenne ancienne et l’émergence parfumière relativement récente.

L’usage médicinal de l’immortelle est documenté depuis l’Antiquité par les auteurs gréco-romains (Théophraste, Dioscoride, Pline l’Ancien). Le nom grec helichrysos (« or solaire ») évoque la couleur dorée des fleurs, et plusieurs sources antiques mentionnent l’usage de la plante en couronnes, en bouquets et en préparations médicinales. Dioscoride lui attribue des propriétés contre les morsures de serpent et plusieurs affections.

Dans la médecine traditionnelle méditerranéenne – particulièrement en Corse, en Italie du Sud et en Croatie –, l’immortelle a été utilisée pendant des siècles pour ses propriétés cicatrisantes, anti-inflammatoires, anti-hématomes et régénérantes cutanées. Les bergers, exposés aux chocs et aux blessures, en faisaient une application traditionnelle. Cette dimension médicinale, partiellement confirmée par la recherche pharmacologique moderne (l’huile essentielle d’immortelle présente effectivement des propriétés anti-inflammatoires documentées), constitue aujourd’hui l’un des principaux usages de la matière en cosmétique et en aromathérapie. L’immortelle figure désormais dans de nombreuses crèmes anti-âge et anti-ecchymoses commerciales premium.

L’usage en parfumerie de l’immortelle est, paradoxalement, récent par rapport à son usage médicinal millénaire. La matière était peu présente dans la parfumerie classique des XIXe et XXe siècles, à quelques exceptions près. Le tournant survient principalement à partir des années 1980-1990, et plus encore au cours des deux dernières décennies, avec la redécouverte des matières méditerranéennes par la parfumerie de niche.

La fragrance fondatrice de l’usage moderne de l’immortelle est probablement Sables d’Annick Goutal (1985) par Annick Goutal et Henri Sorsana, composition pionnière qui fait de l’immortelle la matière signature d’une fragrance entière. Sables établit l’immortelle dans la palette de la parfumerie fine et inspire de nombreuses créations ultérieures.

À partir des années 2000, l’immortelle connaît un essor considérable en parfumerie de niche. Plusieurs maisons en font une de leurs matières signatures, et l’immortelle devient l’une des marques de l’esthétique olfactive méditerranéenne contemporaine : Eau Noire (Dior, 2004) par Francis Kurkdjian combine immortelle, café et réglisse dans une composition emblématique ; 1740 Marquis de Sade (Histoires de Parfums, 2000) par Gérald Ghislain exploite l’immortelle au cœur d’une composition orientale ; plusieurs Hermessence d’Hermès, plusieurs L’Artisan Parfumeur, Annick Goutal, Dyptique et de nombreuses autres maisons de niche font de l’immortelle l’un des marqueurs de leurs identités.

Usage contemporain

Les enjeux contemporains de la filière immortelle sont particulièrement importants :

  • la demande très forte, alimentée par la double utilisation parfumière et cosmétique, qui a entraîné une forte hausse des prix depuis les années 2000 ;
  • les risques de surexploitation des peuplements sauvages, particulièrement en Corse où la cueillette spontanée a longtemps complété les plantations cultivées ;
  • le développement des plantations cultivées comme alternative à la cueillette sauvage, notamment en Corse, en Croatie et dans d’autres régions, avec parfois des questions sur la qualité comparée des productions sauvages et cultivées ;
  • la traçabilité des origines et la lutte contre les fraudes (vente d’huiles essentielles d’autres origines ou d’espèces différentes sous le nom d’immortelle de Corse) ;
  • la valorisation patrimoniale de la production corse, soutenue par les certifications (biologique, AOP en projet) et par l’indication géographique protégée revendiquée.

Plusieurs maisons de parfumerie de luxe (Chanel, Dior, Guerlain, Hermès et d’autres) ont développé des filières directes avec des producteurs corses pour sécuriser leur approvisionnement en immortelle de qualité.

Rôles en composition

L’immortelle joue en parfumerie plusieurs rôles, à dominante chaude-gourmande-méditerranéenne, dans des structures variées.

Son rôle le plus emblématique est celui d’ingrédient des compositions orientales modernes et gourmandes méditerranéennes. La signature miel-foin-cari-tabac de l’immortelle apporte une dimension chaleureuse et inhabituelle qui modernise les structures orientales classiques. L’immortelle dialogue particulièrement bien dans ces compositions avec la vanille, le café, la fève tonka, le labdanum, le benjoin et les autres résines.

Dans les fragrances « foin » et « tabac », l’immortelle est l’une des matières principales pour reproduire la signature foin coupé et tabac séché dans une dimension naturelle. Elle dialogue avec l’absolu de foin, l’absolu de tabac, la fève tonka et la coumarine.

Dans les compositions « miel » et « mielleuses », l’immortelle apporte une dimension miellée chaude et complexe qui dépasse celle de l’absolu de cire d’abeille ou des reconstitutions miel synthétiques.

Dans les fragrances « cari » et « épices indiennes », l’immortelle apporte la dimension cari authentique grâce à ses italidiones caractéristiques. Plusieurs compositions de niche évoquant l’Asie du Sud ou les ambiances orientales exploitent cette particularité.

Dans les fragrances méditerranéennes revendiquant un terroir corse, sicilien ou dalmate, l’immortelle est souvent la matière signature centrale, reproduisant l’atmosphère de la garrigue ensoleillée.

Dans les fragrances modernes « solaires », « soleil » ou « vacances méditerranéennes », l’immortelle apporte une dimension chaude qui complète les notes de coco, sel, sable, monoï.

Dans les chyprés modernes, l’immortelle peut intervenir comme modulateur chaud apportant une dimension miel-foin-tabac au fond classique.

Accords particulièrement réussis avec :

  • la vanille, la fève tonka, la coumarine dans les gourmands chauds ;
  • le café, le cacao dans les accords torréfiés-mielleux ;
  • la réglisse (absolu et molécules apparentées) ;
  • le tabac et le foin dans les compositions tabac-foin ;
  • la rose dans les accords rose-miel ;
  • l’iris dans les poudrés-mielleux ;
  • la cire d’abeille dans les accords miel-cire ;
  • les résines (labdanum, benjoin, opoponax) dans les orientaux ;
  • les bois chauds (santal, gaïac, cèdre Atlas) ;
  • l’oud dans les orientaux modernes ;
  • l’ambre gris ou ses substituts synthétiques ;
  • les épices chaudes (cannelle, cardamome, clou de girofle, muscade) ;
  • la camomille dans les florales gourmandes ;
  • la lavande et le romarin dans les méditerranéennes ;
  • les muscs synthétiques dans les fonds peau-cocooning.

Quelques fragrances emblématiques marquées par l’immortelle :

Sables (Annick Goutal, 1985) par Annick Goutal et Henri Sorsana — œuvre fondatrice de l’usage moderne de l’immortelle —, Eau Noire (Dior, 2004) par Francis Kurkdjian — accord immortelle-café-réglisse caractéristique —, 1740 Marquis de Sade (Histoires de Parfums, 2000) par Gérald Ghislain, Sublime Balkiss (The Different Company), Ambre Précieux (Maître Parfumeur et Gantier), L’Eau d’Hiver (Frédéric Malle, 2003) par Jean-Claude Ellena dans certaines facettes, Tobacco Vanille (Tom Ford, 2007), Spiritueuse Double Vanille (Guerlain), plusieurs Hermessence notamment dans les compositions chaudes, Vetiver Tonka (Hermès), Sycomore (Chanel, 2008) dans certaines facettes, Patou Pour Homme (Patou, 1980), Annick Goutal Folavril, Iris Nazarena (Aedes de Venustas), plusieurs L’Artisan Parfumeur et Histoires de Parfums, et un nombre considérable de fragrances de niche contemporaines exploitant la signature singulière de l’immortelle.

Sables d’Annick Goutal mérite mention particulière comme fragrance signature de l’immortelle en parfumerie de niche. La composition, qui fait de l’immortelle une matière revendiquée et centrale dans une structure inattendue, a ouvert la voie à des décennies de créations exploitant cette matière fascinante.

L’immortelle représente l’une des matières premières les plus singulières de la palette parfumière contemporaine. Sa signature unique – qu’aucune autre matière, ni naturelle ni synthétique, ne reproduit fidèlement – en fait un élément précieux pour les parfumeurs cherchant à créer des compositions originales et reconnaissables. Son ascension récente, depuis sa relative obscurité du XXe siècle jusqu’à son statut de matière phare de la parfumerie de niche du XXIe siècle, montre la dynamique de redécouverte des matières méditerranéennes qui caractérise la création parfumée contemporaine. Sa double valorisation en parfumerie et en cosmétique en fait également l’une des matières premières naturelles les plus stratégiques de la filière aromatique française et méditerranéenne.

Stefane Girard
Stefane Girard
Spécialiste de la relation client et de la qualité de service, tout d’abord dans le tourisme puis dans d’autres secteurs en tant que consultant, j’ai également géré une société de vente en ligne d’articles de luxe. Tout au long de ma vie, j’ai étudié des sujets qui m’ont permis de développer une sensibilité pour l’esthétique et l’admiration du savoir-faire de ceux qui travaillent avec passion et talent à magnifier notre quotidien : les artisans d'art. Ce site me permet de partager avec vous mes centres d’intérêt et de rendre hommage à ces artisans de l’excellence.
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