Avant d’être un produit de plaisir, de prestige ou de collection, le vin fut d’abord une découverte agricole, une boisson fermentée née du raisin domestiqué, du climat, des récipients et du savoir empirique des premières communautés sédentaires. Du Caucase aux rives du Nil, des banquets grecs aux domaines viticoles romains, son histoire ancienne éclaire déjà les grands thèmes qui accompagnent encore la vigne : territoire, technique, commerce, rites, hiérarchie sociale et goût.
Aux origines : la vigne, la jarre et la fermentation
L’histoire du vin commence bien avant les traités d’agronomie, les appellations et les caves ordonnées. Elle naît dans les sociétés néolithiques, lorsque l’homme apprend à cultiver la vigne, à récolter le raisin, puis à contrôler plus ou moins les fermentations. Le passage de la cueillette au travail de la vigne constitue une étape décisive. Le raisin sauvage fermente naturellement lorsque sa peau se rompt et que les levures présentes sur les baies entrent en contact avec le sucre du jus. Pour transformer cet accident naturel en pratique régulière, il fallait des fruits en quantité, des contenants adaptés et une observation attentive.
Les traces archéologiques les plus anciennes aujourd’hui admises conduisent vers le Caucase du Sud, en Géorgie actuelle, autour du VIe millénaire avant notre ère. Des fragments de poteries retrouvés dans des villages néolithiques ont livré des résidus compatibles avec du vin de raisin. Cette découverte ne signifie pas que la vigne n’ait existé qu’à cet endroit, ni que toute l’histoire du vin en découle de manière linéaire. Elle indique plutôt que des communautés agricoles de cette région maîtrisaient déjà un ensemble de gestes : récolter, presser, conserver, laisser fermenter et stocker.
La jarre joue alors un rôle majeur. Elle protège le liquide, permet la fermentation, facilite le stockage et rend possible une consommation différée. Dans plusieurs régions anciennes, la terre cuite devient ainsi l’un des premiers instruments du vin. Bien avant la bouteille de verre, la barrique ou la cuve d’acier, l’amphore et la grande jarre enterrée ou semi-enterrée donnent au vin une existence durable. Le contenant n’est pas un simple accessoire : il conditionne la stabilité de la boisson, son transport, sa conservation et, dans une certaine mesure, son goût.
Du Caucase au Proche-Orient : le vin circule avec les échanges
À partir de ces premiers foyers, la culture de la vigne se développe dans plusieurs zones du Proche-Orient, de l’Anatolie au plateau iranien, puis vers la Mésopotamie, le Levant et l’Égypte. Les découvertes faites sur le site de Hajji Firuz Tepe, dans l’actuel Iran, ont longtemps représenté l’un des plus anciens témoignages chimiques connus de vinification. Les jarres analysées contenaient des résidus associés au raisin, mais aussi à la résine de térébinthe, sans doute utilisée pour protéger le vin ou améliorer sa conservation.
Ce détail est essentiel, car il montre que les sociétés anciennes ne se contentaient pas de laisser fermenter un jus de raisin. Elles cherchaient déjà à stabiliser la boisson, à limiter son altération, à intervenir sur sa durée de vie. Résines, herbes, miel, épices ou eau pouvaient entrer dans les usages selon les régions et les périodes. Le vin antique n’était pas nécessairement comparable, dans son goût ou sa texture, aux vins servis aujourd’hui. Il pouvait être épais, aromatisé, résiné, coupé, dilué, parfois transporté sur de longues distances dans des conditions difficiles.
Dans le Proche-Orient ancien, le vin reste longtemps plus coûteux que la bière dans les zones où la vigne pousse moins facilement. La céréale domine les rations quotidiennes de nombreuses populations, tandis que le vin occupe une place plus sociale, rituelle ou aristocratique. Il accompagne les banquets, les offrandes, les échanges diplomatiques, les cérémonies religieuses. Sa valeur tient autant à sa rareté relative qu’à son origine agricole : la vigne demande du temps, du soin, un climat favorable et une vraie connaissance du terrain.
L’Égypte ancienne : une boisson de prestige, de rite et de pouvoir
En Égypte, le vin apparaît très tôt dans les pratiques funéraires, religieuses et palatiales. Les représentations murales montrent des scènes de vendanges, de foulage du raisin, de pressurage et de stockage en jarres. Les tombes, notamment celles de hauts personnages, témoignent d’une culture du vin organisée, codifiée, réservée en grande partie aux élites, même si les usages ont pu varier selon les périodes.
La vigne est cultivée dans le delta du Nil et dans certaines oasis, mais l’Égypte importe aussi des vins du Levant. Les jarres portent parfois des inscriptions mentionnant l’origine, l’année, le domaine ou le responsable de production. Ces indications anciennes ne correspondent pas à une étiquette moderne, mais elles révèlent une attention déjà portée à la provenance, à la qualité et à la traçabilité. Le vin peut être déposé dans les tombes pour accompagner le défunt dans l’au-delà. Il entre aussi dans les offrandes aux dieux, les fêtes et les banquets de cour.
La couleur rouge possède une valeur symbolique forte, liée au sang, à la vitalité, mais aussi à certaines puissances dangereuses de l’imaginaire religieux égyptien. Le vin ne se réduit donc pas à une boisson de table. Il prend place dans un système complexe de signes, de gestes et de hiérarchies. Le boire relève autant du statut que du rite. Ce rapport entre vin, pouvoir et sacré restera une constante dans de nombreuses civilisations anciennes.
Le monde grec : le vin comme pratique sociale
Avec les Grecs, le vin change d’échelle culturelle. La vigne se développe dans les îles, en Grèce continentale, en Asie Mineure et dans les colonies fondées autour de la Méditerranée. Le vin devient un élément central de la sociabilité masculine, du commerce maritime, de la mythologie et des pratiques intellectuelles. Dionysos, dieu de la vigne, de l’ivresse, de la fécondité et du théâtre, donne au vin une profondeur religieuse et culturelle considérable.
La manière grecque de boire est très différente de l’image moderne du verre dégusté seul. Le vin est souvent dilué avec de l’eau, dans des proportions variables. Le boire pur peut être perçu comme une pratique barbare, excessive ou dangereuse. Le symposion, réunion codifiée après le repas, organise la consommation autour du mélange, des conversations, de la poésie, de la musique, des jeux et des règles fixées par les convives. Le vin y sert à créer un état de disponibilité, de parole et de lien social, mais l’excès reste surveillé par la norme collective.
Les Grecs jouent aussi un rôle majeur dans la diffusion de la vigne vers l’ouest. Par leurs colonies, ils introduisent ou renforcent la viticulture dans plusieurs régions méditerranéennes, notamment en Italie du Sud, en Sicile, dans le sud de la Gaule et sur certaines côtes ibériques. Les amphores grecques circulent avec les marchands, les produits agricoles, les objets de luxe et les techniques. Le vin devient un marqueur de civilisation, mais aussi une marchandise.
Rome : le vin devient une puissance agricole et commerciale
Rome hérite d’une longue histoire méditerranéenne du vin, mais lui donne une ampleur nouvelle. Les Romains développent la viticulture sur de vastes territoires, perfectionnent les méthodes de culture, structurent les circuits commerciaux et multiplient les formes de consommation. Sous la République puis sous l’Empire, le vin accompagne la vie quotidienne, les repas, les cérémonies, les fêtes publiques, les rites domestiques et les échanges militaires.
La vigne s’étend dans la péninsule italienne, puis dans les provinces : Gaule, Hispanie, Afrique du Nord, Balkans, Germanie rhénane, régions danubiennes. Cette progression répond à plusieurs logiques. Le vin suit les légions, les colons, les routes, les ports, les villes et les domaines agricoles. Il devient une production locale dans des territoires où il était d’abord importé. La Gaule, par exemple, reçoit des amphores italiennes avant de développer ses propres vignobles, notamment dans le sud puis le long des grands axes fluviaux.
L’organisation romaine repose sur une viticulture de domaines, des ateliers de production, des réseaux de transport et des marchés urbains. Les amphores, puis dans certaines régions les tonneaux, facilitent la diffusion. Les inscriptions, les sceaux, les formes de contenants et les vestiges de pressoirs permettent aujourd’hui de reconstituer une partie de cette économie. Le vin circule par mer, par fleuve et par voie terrestre. Il nourrit une activité considérable, allant du petit vin de consommation courante aux crus réputés servis dans les milieux aisés.
Des vins hiérarchisés : goût, origine et réputation
Les Romains ne boivent pas tous le même vin. La qualité varie selon l’origine, la méthode de production, l’âge, la conservation et le public visé. Certains vins sont simples, destinés à une consommation ordinaire. D’autres acquièrent une grande réputation, tels les vins de Falerne, souvent cités dans les textes antiques. Le prestige d’une provenance existe déjà, même s’il ne repose pas sur les classifications modernes.
Les auteurs latins donnent de nombreuses indications sur la vigne, la taille, les sols, l’exposition, les vendanges, les pressoirs, les traitements du vin et les méthodes de conservation. Caton, Varron, Columelle ou Pline l’Ancien décrivent un monde agricole attentif à la productivité, à la valeur des terres et aux qualités recherchées. Le vin peut être conservé, vieilli, corrigé, parfumé, chauffé, réduit ou mélangé. Les pratiques varient largement. Là encore, il serait trompeur d’imaginer le vin romain comme l’équivalent direct d’un vin contemporain.
La dilution demeure fréquente. Le vin se boit souvent avec de l’eau, parfois chaude ou froide. Des ajouts peuvent modifier son goût. Des vins miellés, épicés ou résinés existent. Le service dépend du rang social, du moment, de la saison et du type de repas. Le vin fait partie de la culture matérielle romaine autant que de sa vie symbolique. Il se retrouve dans la cuisine, la médecine, les libations, les banquets, les tavernes, les villas et les camps militaires.
Le vin, marqueur de civilisation romaine
Dans l’Empire romain, le vin dépasse le seul cadre agricole. Il accompagne la romanisation des provinces, l’urbanisation, le développement des routes et l’essor des échanges. Là où Rome installe durablement son administration, ses villes et ses élites locales, la vigne gagne souvent du terrain. Produire du vin, le consommer selon certains codes, l’offrir lors des repas ou le commercialiser devient un signe d’intégration au monde méditerranéen romanisé.
Cette diffusion n’efface pas les traditions locales. Au contraire, l’histoire du vin antique se construit par déplacements, adaptations et transferts. Les techniques circulent, mais les régions conservent leurs contraintes de climat, de sol, de cépages et de pratiques agricoles. L’Empire ne crée pas un vin uniforme. Il élargit la géographie viticole et rend possible une spécialisation progressive de plusieurs territoires.
La vigne devient alors une culture durable dans des régions qui resteront associées au vin pendant des siècles. Le sud de la Gaule, la vallée du Rhône, certaines zones d’Hispanie, d’Italie ou des Balkans prolongent, après l’Antiquité, des pratiques consolidées sous influence grecque puis romaine. À la chute de l’Empire d’Occident, le vin ne disparaît pas. Il change de cadres politiques, économiques et religieux. Les domaines, les villes, les élites et bientôt les institutions chrétiennes vont reprendre et transformer cet héritage.
Un héritage fondateur
Des premières jarres néolithiques aux amphores romaines, l’histoire ancienne du vin montre une progression sans ligne droite. Elle passe par des foyers multiples, des usages très différents et des techniques en constante adaptation. La vigne n’a pas seulement donné naissance à une boisson fermentée. Elle a structuré des paysages, alimenté des routes commerciales, accompagné des croyances, distingué des rangs sociaux et façonné une partie de la culture méditerranéenne.
L’Empire romain marque une étape décisive, non parce qu’il aurait inventé le vin, mais parce qu’il en a élargi la production, organisé la circulation et inscrit la vigne dans de nombreux territoires européens. À partir de là, le vin entre dans une histoire plus familière : celle des monastères, des seigneuries, des villes marchandes, des crus, des bouteilles, des maisons et des appellations. Mais ses fondations les plus anciennes se trouvent déjà dans ces gestes premiers : récolter le raisin, le presser, le laisser fermenter, le conserver, puis lui donner une place dans la vie des hommes.
Meta description
Des premières traces de vin en Géorgie à l’essor viticole romain, l’histoire ancienne du vin raconte la naissance d’une culture méditerranéenne.
Excerpt
Né avec les premières sociétés agricoles, le vin traverse le Caucase, le Proche-Orient, l’Égypte, la Grèce et Rome avant de structurer durablement les paysages viticoles méditerranéens. Son histoire ancienne révèle déjà ses dimensions agricoles, rituelles, sociales et commerciales.
Pour vérification factuelle, je me suis appuyé sur des sources archéologiques et historiques reconnues : les travaux publiés sur les résidus de vin néolithique en Géorgie, les recherches du Penn Museum sur Hajji Firuz et les synthèses sur les usages grecs et romains du vin.
Histoire du vin : du Moyen Âge à la Renaissance
Des celliers monastiques aux tables princières, le vin traverse l’Europe médiévale avant de gagner une nouvelle précision commerciale et culturelle
Après la chute de Rome, la vigne ne disparaît pas. Elle change de gardiens, de circuits et de fonctions. Le Moyen Âge voit le vin s’inscrire dans la liturgie chrétienne, l’économie des abbayes, les échanges urbains et les habitudes alimentaires des élites comme des populations installées dans les régions viticoles. À la Renaissance, l’essor des cours, des ports, de l’imprimerie et des savoirs agronomiques ouvre une autre période : le vin n’est plus seulement un produit agricole indispensable, il devient peu à peu un marqueur de provenance, de réputation et de goût.
Après Rome, une continuité fragile mais réelle
La fin de l’Empire romain d’Occident ne provoque pas l’effacement brutal de la culture de la vigne. Dans les anciennes provinces romanisées, de nombreuses zones viticoles survivent, même si les réseaux commerciaux, les grands domaines et les infrastructures changent de nature. Les routes deviennent moins sûres, certains marchés urbains se contractent, les pouvoirs politiques se fragmentent. Le vin continue pourtant d’être produit, transporté, vendu et consommé, en particulier dans les régions où la vigne est solidement implantée depuis l’Antiquité.
La Gaule méridionale, la vallée du Rhône, la Bourgogne, certaines zones de la Loire, de l’Aquitaine, de l’Italie, de l’Espagne ou des pays germaniques conservent des pratiques viticoles anciennes. Les paysages ne sont pas figés. Des vignobles reculent, d’autres gagnent en importance. La vigne reste une culture exigeante : elle demande du temps, de la main-d’œuvre, une connaissance du climat, des sols, de la taille et des vendanges. Dans un monde marqué par l’instabilité, produire du vin suppose donc une organisation durable.
La consommation médiévale n’a pas le même sens selon les lieux. Dans les régions viticoles, le vin peut être une boisson courante, souvent plus sûre que des eaux douteuses lorsqu’il est consommé jeune ou coupé. Ailleurs, il demeure un produit de valeur, transporté à frais élevés, réservé aux tables aisées, aux usages religieux, aux hôpitaux ou aux moments de fête. Ce contraste explique une partie de la géographie du vin médiéval : il accompagne autant les terroirs de production que les circuits du pouvoir, de l’Église et du commerce.
L’Église, gardienne et organisatrice de la vigne
Le rôle de l’Église est central dans l’histoire médiévale du vin. Le christianisme donne à la vigne une place liturgique décisive : le vin est nécessaire à l’eucharistie. Cette fonction religieuse garantit une demande stable et contribue à maintenir la production dans de nombreuses régions. Les évêchés, les abbayes et les chapitres cathédraux possèdent des terres, reçoivent des donations, administrent des domaines et développent des celliers.
Les monastères jouent un rôle majeur, non parce qu’ils auraient inventé la viticulture européenne, mais parce qu’ils savent conserver, organiser et améliorer des pratiques agricoles sur la durée. Les bénédictins, puis les cisterciens, participent à la mise en valeur de terres, à la gestion de clos, à l’observation fine des parcelles et à la transmission des méthodes. Leur force tient à la stabilité institutionnelle : là où une exploitation laïque peut se morceler ou changer rapidement de mains, l’abbaye inscrit souvent son travail dans le temps long.
La Bourgogne illustre cette continuité. Dans cette région, les abbayes et les ordres religieux contribuent à la réputation progressive de certains secteurs viticoles. Les moines observent les variations de sols, d’exposition, de drainage, de maturité et de comportement des raisins. Ils ne parlent pas encore le langage contemporain des appellations, mais leur attention aux lieux prépare une culture de la parcelle qui marquera profondément l’histoire bourguignonne.
Il ne faut toutefois pas réduire le vin médiéval aux seuls monastères. Les seigneurs laïcs, les villes, les marchands, les paysans propriétaires ou tenanciers, les bourgeois et les communautés locales participent aussi à cette économie. L’Église occupe une position déterminante, mais elle n’est pas l’unique actrice d’un monde viticole beaucoup plus divers.
Le vin comme produit de nécessité, de table et de statut
Au Moyen Âge, le vin remplit plusieurs fonctions. Il accompagne le repas, marque l’hospitalité, entre dans les prescriptions médicales, soutient les rites religieux, nourrit le commerce et signale le rang social. Dans les milieux aisés, la qualité, l’origine et le service du vin comptent davantage. À la table des princes, des évêques ou des grands marchands, il devient un élément de distinction. Dans les tavernes, les auberges et les villes, il répond à une consommation plus large, souvent encadrée par des taxes, des règlements et des contrôles.
Les vins médiévaux sont très souvent bus jeunes. La conservation reste difficile. Les contenants, les variations de température, l’oxydation et les transports fragilisent les produits. Les vins qui voyagent doivent supporter les routes, les fleuves, les ports, les changements de fût. Les pratiques de correction existent : ajout d’épices, de miel, d’herbes, parfois de résines ou d’autres ingrédients selon les régions et les usages. Le vin épicé, comme l’hypocras, appartient à cet univers gustatif. Il ne s’agit pas seulement d’un caprice de table : les épices peuvent masquer des altérations, enrichir le goût ou répondre aux conceptions médicales du temps.
Le goût médiéval n’est donc pas celui des dégustations actuelles. Les catégories modernes — vin sec, vin de garde, vin de terroir, vin de cépage — ne suffisent pas à comprendre ces pratiques. Le vin est d’abord un produit vivant, fragile, étroitement lié à la saison, aux conditions de transport et au statut de celui qui le boit.
Les villes, les fleuves et les ports : une économie du vin en mouvement
La croissance urbaine médiévale transforme la place du vin. Les villes concentrent la demande. Les tavernes, les marchés, les foires et les maisons aristocratiques consomment des volumes importants. Les autorités urbaines encadrent la vente, surveillent les mesures, taxent les entrées et organisent parfois des privilèges commerciaux. Le vin devient une ressource fiscale.
Les fleuves jouent un rôle décisif. La Loire, la Garonne, la Seine, le Rhône, le Rhin ou le Douro structurent les échanges. Transporter du vin par voie d’eau coûte moins cher que par route. Les vignobles capables d’atteindre facilement un port, une ville ou un axe fluvial obtiennent un avantage commercial. Cette géographie explique l’essor de plusieurs régions viticoles.
Bordeaux occupe une place majeure dans ce mouvement. À partir du mariage d’Aliénor d’Aquitaine avec Henri Plantagenêt, futur roi d’Angleterre, le commerce des vins d’Aquitaine vers l’Angleterre prend une ampleur considérable. Le claret, vin rouge ou clairet plus léger que certains rouges modernes, gagne les tables anglaises. La relation entre Bordeaux et le marché anglais marque durablement l’histoire du vignoble girondin. Elle montre que la réputation d’un vin ne dépend pas seulement du sol ou du climat, mais aussi d’un débouché puissant, d’un port actif et d’un cadre politique favorable.
Dans le nord de l’Europe, là où la vigne pousse plus difficilement, le vin circule comme produit importé. Les villes hanséatiques, les cours princières, les abbayes et les élites urbaines recherchent des vins venus du Rhin, de France, d’Italie ou de la péninsule Ibérique. Le vin devient un langage commercial européen.
Le Moyen Âge invente-t-il le terroir ?
Le mot « terroir », dans son sens contemporain, appartient à une histoire plus récente. Pourtant, plusieurs éléments qui nourriront cette notion se mettent en place au Moyen Âge. Les producteurs observent que les parcelles ne donnent pas les mêmes vins. Les pentes, les sols, l’humidité, l’exposition au soleil, la proximité d’un cours d’eau, la qualité du drainage ou la sensibilité aux gelées influencent la vendange. Les archives foncières, les donations, les contrats, les clos et les noms de lieux gardent la trace d’une hiérarchie progressive des terres.
En Bourgogne, en Champagne, dans la vallée du Rhin, en Toscane ou dans certaines régions ibériques, la réputation de lieux précis s’affirme lentement. Il ne s’agit pas encore d’un système d’appellation, ni d’une analyse géologique au sens moderne. Mais l’idée qu’un vin porte la marque d’une origine particulière commence à s’inscrire dans les usages, les prix, les habitudes de commande et les récits.
Cette évolution est essentielle, car elle prépare l’une des grandes permanences de la culture viticole européenne : le vin n’est pas seulement jugé par sa couleur ou sa force, mais par le lieu dont il provient. La provenance devient une information de valeur.
La Renaissance : retour aux textes, goût des cours et circulation des savoirs
À la Renaissance, l’histoire du vin entre dans une période plus documentée, plus lettrée et plus ouverte aux échanges. L’humanisme favorise le retour aux auteurs antiques. Les textes agronomiques de l’Antiquité sont relus, commentés, imprimés. Les savoirs circulent plus largement grâce à l’imprimerie. L’agriculture, la botanique, la médecine et la cuisine bénéficient de cette nouvelle diffusion.
Les cours princières et les élites urbaines raffinent leurs usages de table. Le vin accompagne les banquets, les fêtes, les alliances politiques et les formes nouvelles de sociabilité. Les grandes familles, les princes, les papes, les cardinaux, les marchands enrichis et les diplomates participent à la circulation des vins réputés. L’Italie de la Renaissance, avec ses cités marchandes et ses cours, joue un rôle actif dans cette culture de la table. La France, l’Espagne, le Portugal et les pays germaniques développent aussi leurs réseaux, leurs préférences et leurs hiérarchies.
La Renaissance ne rompt pas avec le Moyen Âge ; elle l’ajuste. Les vins restent fragiles, souvent bus jeunes, marqués par les conditions de transport et de conservation. Mais le regard porté sur l’origine, la qualité et les usages se précise. La table devient un lieu de représentation plus codifié. Le choix des vins participe à la mise en scène du rang, de la culture et de l’hospitalité.
Les grandes découvertes et l’élargissement du monde viticole
La Renaissance correspond aussi à l’ouverture maritime européenne. Les voyages portugais et espagnols, puis les implantations coloniales, déplacent la vigne hors de ses anciens cadres. Les Européens transportent des ceps, des pratiques agricoles et des habitudes de consommation vers de nouveaux territoires. La vigne accompagne les missions religieuses, les comptoirs, les colonies et les routes atlantiques.
Cette expansion ne produit pas immédiatement les grands vignobles modernes du Nouveau Monde, mais elle en prépare la possibilité. La vigne est plantée là où les conditions semblent favorables, notamment pour répondre aux besoins liturgiques, alimentaires et commerciaux des communautés européennes installées loin de leurs régions d’origine. L’histoire mondiale du vin commence alors à changer d’échelle.
Les îles atlantiques, la péninsule Ibérique, les routes vers l’Amérique et l’Asie contribuent aussi à une autre évolution : la nécessité de produire des vins capables de voyager. Certains vins plus riches, plus stables ou renforcés par des pratiques particulières vont gagner en importance dans les siècles suivants. Madère, Porto, Xérès et d’autres traditions s’inscriront pleinement dans cette histoire des vins de transport, même si leur apogée appartient surtout à l’époque moderne.
Une période charnière avant l’âge classique du vin
Du Moyen Âge à la Renaissance, le vin change profondément sans perdre ses fonctions anciennes. Il reste lié à la religion, à la nourriture, à la médecine, à l’hospitalité et au commerce. Mais il gagne aussi en précision. Les vignobles se structurent, les provenances prennent du poids, les réseaux marchands se densifient, les élites affinent leurs préférences, les savoirs circulent davantage.
Cette période prépare les grands développements des XVIIe et XVIIIe siècles : l’essor des vins de Bordeaux sur les marchés internationaux, la montée de la Champagne, l’amélioration des contenants, la diffusion de la bouteille en verre, la transformation des styles et la naissance de réputations commerciales plus proches de celles que nous connaissons aujourd’hui.
Le vin médiéval et renaissant n’est pas encore le vin moderne. Il reste instable, souvent corrigé, largement dépendant des conditions matérielles. Mais son histoire pose les bases d’un monde qui reconnaît déjà la valeur du lieu, du producteur, du circuit marchand et du service. Après les amphores romaines, les celliers monastiques et les ports médiévaux ouvrent un nouveau chapitre : celui d’un vin européen de plus en plus nommé, classé, recherché et raconté.
