Iris van Herpen au Brooklyn Museum : la haute couture comme laboratoire du vivant

Envie d’explorer l'univers de la mode et de ses petites mains ? Après une entrée en matière, vous tirerez le fil de l'histoire des vêtements ou des icones de la mode. Ensuite, les femmes feront défiler les actualités des maisons de haute couture ou des grandes marques, alors que les hommes suivront nos conseils d’habillement ou l’actualité des meilleurs tailleurs et grandes marques.

Avec Sculpting the Senses, le Brooklyn Museum accueille la première grande exposition new-yorkaise consacrée à Iris van Herpen. Plus de 140 créations haute couture y dialoguent avec des œuvres d’art contemporain, des pièces de design, des artefacts scientifiques et des spécimens d’histoire naturelle, dans une rétrospective qui place le corps, la matière et le mouvement au centre du regard.

Une arrivée new-yorkaise pour une créatrice hors norme

Iris van Herpen entre au Brooklyn Museum avec une exposition à la mesure de son œuvre : ample, transversale, difficile à ranger dans une catégorie unique. Sculpting the Senses, présentée du 16 mai au 6 décembre 2026, marque le premier grand rendez-vous new-yorkais autour de la créatrice néerlandaise. L’événement ne se limite pas à une succession de robes spectaculaires. Il installe la mode dans un territoire plus vaste, au croisement de la haute couture, de la recherche scientifique, de l’art contemporain et des phénomènes naturels.

Née en 1984, Iris van Herpen a fondé sa maison à Amsterdam en 2007. En moins de deux décennies, elle a bâti un langage immédiatement identifiable, fondé sur la précision du geste, la recherche textile, les volumes mouvants et une relation constante avec les sciences. Ses vêtements ne se contentent pas d’habiller le corps. Ils interrogent sa place dans l’espace, sa relation à l’environnement, sa perception du son, de la lumière, de l’eau, de la gravité.

Le Brooklyn Museum inscrit cette présentation dans une longue tradition d’expositions de mode. L’institution new-yorkaise a déjà consacré des rendez-vous majeurs à Jean Paul Gaultier, Pierre Cardin, Christian Dior ou Thierry Mugler. Iris van Herpen y trouve une place naturelle, mais distincte. Son travail ne s’inscrit ni dans la grammaire classique de la couture parisienne, ni dans celle du grand spectacle de mode. Il avance sur un fil plus expérimental, là où le vêtement se rapproche parfois de la sculpture, du fossile, de l’organisme marin ou de la structure cosmique.

Une exposition née à Paris, repensée pour Brooklyn

Sculpting the Senses a été organisée par le Musée des Arts Décoratifs de Paris, sous le commissariat de Cloé Pitiot et Louise Curtis. Après Paris, l’exposition a voyagé notamment à Brisbane, Singapour et Rotterdam, avant son arrivée à New York. Au Brooklyn Museum, la présentation est organisée par Matthew Yokobosky, Senior Curator of Fashion and Material Culture, avec Imani Williford, Curatorial Assistant, Photography, Fashion, and Material Culture.

Cette étape américaine s’enrichit de nouvelles mises en relation avec les collections du musée, notamment dans les domaines de l’art américain, de l’art asiatique, de l’art contemporain et de l’art féministe. Le choix a du sens. Le Brooklyn Museum possède une histoire singulière, liée dès ses origines à la coexistence des arts et des sciences. L’exposition renoue avec cette identité en plaçant les robes d’Iris Van Herpen auprès de coraux, fossiles, squelettes, œuvres contemporaines, pièces de design et documents d’archives.

Le résultat invite à regarder la couture autrement. Une robe n’apparaît plus seulement comme le fruit d’un dessin ou d’un savoir-faire d’atelier. Elle est reliée à une constellation de formes : croissance d’un champignon, mouvement de l’eau, tracé d’une onde, structure osseuse, architecture du vivant, phénomènes optiques. La mode quitte ainsi le registre du vêtement porté pour rejoindre celui de l’observation.

Plus de 140 créations haute couture en dialogue

L’exposition réunit plus de 140 créations haute couture. Ce nombre donne la mesure d’une production particulièrement dense pour une maison encore jeune à l’échelle de l’histoire de la mode. Iris van Herpen a construit son œuvre avec une rare continuité, collection après collection, en approfondissant les mêmes questions : comment donner une forme visible au mouvement ? Comment traduire une onde, une membrane, une croissance organique ou une vibration ? Comment utiliser les technologies de pointe sans faire disparaître la main ?

Le parcours place les créations dans un dialogue étroit avec des œuvres de Philip Beesley, Rogan Brown, Casey Curran, Kim Keever, Nick Knight, Tim Walker, Jacques Rougerie, David Spriggs, Wim Delvoye, Lanny Bergner ou encore le collectif japonais Mé. Des pièces de design de Ferruccio Laviani, Tomáš Libertíny et Ren Ri figurent également dans la présentation. Le musée y ajoute des éléments scientifiques et naturalistes, comme des coraux, des fossiles et des squelettes.

Ce dispositif évite l’écueil de la simple rétrospective chronologique. Les vêtements sont abordés par thèmes, selon des familles de formes et de sensations : l’eau, les profondeurs marines, l’anatomie, le mouvement, la lumière, le son, l’interdépendance du vivant, les dimensions microscopiques et cosmiques. Cette organisation correspond mieux à la méthode de Van Herpen, dont les collections semblent souvent partir d’un phénomène avant de devenir vêtements.

La couture sous microscope

L’un des apports majeurs de la présentation new-yorkaise tient à l’évocation de l’atelier. Le visiteur découvre des matériaux, des fragments, des échantillons, des traces de recherche, avec la possibilité d’observer certains éléments de près. Ce parti pris est essentiel, car la puissance visuelle des robes de Van Herpen peut faire oublier leur fabrication. Or tout, chez elle, dépend de la mise au point technique.

La créatrice a très tôt travaillé avec l’impression 3D, jusqu’à présenter en 2010, avec la collection Crystallization, une robe imprimée en 3D sur un podium. Mais son œuvre ne se résume pas à cette image pionnière. Elle associe découpe laser, moulage, tissage, assemblage manuel, matières hybrides, textile traité, expérimentation avec des architectes, scientifiques, ingénieurs, artistes ou artisans spécialisés. La technologie ne remplace pas l’atelier ; elle l’étend.

Cette distinction compte. Dans la mode, la technologie est souvent présentée comme une rupture spectaculaire. Chez Iris van Herpen, elle devient un outil parmi d’autres, placé au service d’une recherche formelle très précise. Le vêtement reste construit à partir d’essais, de contraintes, d’ajustements, de gestes répétés. Derrière l’apparente immatérialité des robes se cache un travail concret, parfois long de plusieurs mois pour certaines pièces.

L’eau, matrice d’un langage

L’eau occupe une place majeure dans l’univers d’Iris van Herpen. La créatrice a grandi dans le village de Wamel, aux Pays-Bas, dans un paysage marqué par les rivières. Cette proximité avec les flux, les reflets, les courants et les surfaces mouvantes revient régulièrement dans son œuvre. Elle nourrit une vision du vêtement comme forme instable, jamais totalement figée.

Dans Sculpting the Senses, les sections consacrées à la mer, aux organismes aquatiques et aux profondeurs montrent cette obsession avec force. Certaines robes semblent évoquer des méduses, des coraux, des membranes ou des créatures translucides. D’autres donnent l’impression d’un vêtement saisi au moment où il se dissout dans l’eau ou se recompose autour du corps.

Cette approche pourrait facilement sombrer dans l’effet décoratif. Elle évite cet écueil par la précision des procédés. Les volumes ne miment pas simplement la nature ; ils en observent les structures. Les robes ne ressemblent pas à des illustrations d’encyclopédie marine. Elles traduisent une manière de regarder les phénomènes naturels : expansion, contraction, flottement, réaction à la lumière, croissance, métamorphose.

Le corps, la science et le mouvement

Iris van Herpen travaille depuis longtemps avec des références issues de domaines très variés : mathématiques, neurosciences, biologie marine, paléontologie, mycologie, minéralogie, astronomie. Ces champs ne sont pas utilisés comme des thèmes décoratifs. Ils servent de points de départ à des recherches sur la perception et sur la structure.

Le corps, dans son œuvre, n’est jamais un simple support. Il devient un lieu de transformation. Les robes prolongent les lignes anatomiques, les amplifient, les décalent, parfois les contredisent. Certaines pièces rappellent la cage thoracique, la colonne vertébrale, le squelette ou les systèmes nerveux. D’autres semblent répondre à un principe de croissance, comme si le vêtement s’était développé autour du corps plutôt que d’avoir été posé sur lui.

Ce rapport au mouvement vient aussi de la formation et de la sensibilité de Van Herpen pour la danse. Ses vêtements ne peuvent pas être compris uniquement de face, sur une image fixe. Ils demandent la rotation, la marche, le déplacement de l’air, le changement d’angle. La couture prend alors une dimension cinétique. Elle ne montre pas seulement une forme : elle révèle ce que la forme produit lorsqu’elle bouge.

Une scénographie sonore signée Salvador Breed

L’exposition est accompagnée d’une création sonore de Salvador Breed, compositeur et producteur néerlandais, collaborateur régulier de Van Herpen. Cette présence du son n’a rien d’anecdotique. La créatrice s’intéresse à la synesthésie, à la manière dont une sensation peut en appeler une autre, dont un son peut se traduire en image, dont une vibration peut devenir volume.

Dans un tel contexte, la bande sonore ne sert pas seulement à envelopper le visiteur. Elle participe à la lecture des pièces. Les robes d’Iris van Herpen possèdent souvent une qualité vibratoire : strates, filaments, ondulations, membranes, éléments suspendus ou découpés. Le son prolonge cette sensation en rendant perceptible ce qui, dans la matière, paraît déjà proche de l’onde.

Cette dimension multisensorielle donne son sens au titre Sculpting the Senses. Il ne s’agit pas seulement de sculpter le tissu ou la silhouette, mais d’agir sur la perception globale du visiteur. La vue ne suffit plus. Le parcours engage aussi l’écoute, l’échelle du corps, la proximité avec la matière, la conscience du temps de fabrication.

Une créatrice portée par les muses contemporaines

Les créations d’Iris van Herpen ont été portées par Beyoncé, Björk, Cate Blanchett, Miley Cyrus, Lady Gaga, Ariana Grande, Naomi Campbell, Rosalía, Sarah Jessica Parker ou Zoë Kravitz. Ces apparitions ont beaucoup contribué à diffuser son œuvre auprès d’un public plus large, sans pour autant réduire sa maison à une fabrique de silhouettes pour tapis rouge.

La force de Van Herpen tient précisément à cette double reconnaissance. Ses robes fonctionnent dans l’espace muséal, auprès d’œuvres d’art et de spécimens scientifiques. Elles fonctionnent aussi sur scène, dans le cadre d’un concert, d’une cérémonie ou d’une image de mode. Cette circulation entre musée, podium et culture visuelle contemporaine explique son statut actuel.

Il serait tentant de voir dans ces silhouettes des vêtements de spectacle. Ce serait trop court. Leur puissance vient moins de leur étrangeté que de leur cohérence interne. Même lorsqu’elles paraissent irréelles, elles répondent à une logique de construction. Elles ne cherchent pas seulement à surprendre. Elles donnent une forme à des phénomènes rarement abordés par le vêtement : une onde acoustique, un réseau mycélien, une structure minérale, une pulsation lumineuse.

Une réponse à la mode de consommation rapide

Sculpting the Senses arrive dans un moment où la mode est prise dans une accélération permanente : multiplication des collections, saturation des images, circulation immédiate des tendances, épuisement du regard. L’œuvre d’Iris van Herpen apporte un contrepoint radical. Ses pièces réclament du temps. Elles demandent de s’approcher, de ralentir, de comprendre comment une forme tient, comment un matériau réagit, comment une surface change selon la lumière.

Cette temporalité rejoint l’essence même de la haute couture. Non pas une couture de tradition figée, mais une couture comme laboratoire exigeant, capable d’accueillir la science, le design, l’architecture et l’artisanat textile. Van Herpen rappelle qu’un vêtement peut encore être un terrain de recherche, pas seulement un produit à diffuser.

Cette position donne à son travail une valeur particulière dans le paysage actuel. Sa maison ne cherche pas à multiplier les signes de statut. Elle construit des objets rares, complexes, souvent difficiles à reproduire, dont la valeur tient autant à l’idée qu’à l’exécution. Dans un secteur où la visibilité est devenue une obsession, Iris van Herpen défend une autre autorité : celle du processus.

Le Brooklyn Museum comme caisse de résonance

Le choix du Brooklyn Museum renforce cette lecture. L’institution possède une histoire liée aux arts décoratifs, à la mode, aux sciences et aux démarches féministes. Elle offre à Van Herpen un cadre qui dépasse l’hommage à une créatrice de mode. L’exposition s’inscrit dans une réflexion plus large sur la manière dont les disciplines dialoguent.

La présence d’artistes, d’architectes, de designers et de spécimens scientifiques crée un environnement dans lequel les robes ne sont jamais isolées. Elles apparaissent comme des réponses, des prolongements, parfois des équivalents textiles à des formes déjà présentes dans la nature ou dans d’autres pratiques. Le musée devient ainsi un espace de correspondances.

Stefane Girard
Stefane Girard
Spécialiste de la relation client et de la qualité de service, tout d’abord dans le tourisme puis dans d’autres secteurs en tant que consultant, j’ai également géré une société de vente en ligne d’articles de luxe. Tout au long de ma vie, j’ai étudié des sujets qui m’ont permis de développer une sensibilité pour l’esthétique et l’admiration du savoir-faire de ceux qui travaillent avec passion et talent à magnifier notre quotidien : les artisans d'art. Ce site me permet de partager avec vous mes centres d’intérêt et de rendre hommage à ces artisans de l’excellence.
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