Le krach de 1929 sonna la fin de la longue fête. Les fortunes s’évanouirent, la clientèle dorée se dispersa, et la Grande Dépression vint éteindre, une à une, les lumières des palaces. Avec elle s’achevait l’âge d’or que nous avons suivi depuis ses origines — le temps des rois, des grands-ducs et des hôteliers de génie. Mais le crépuscule n’est pas la nuit : passé l’orage, les grandes maisons survécurent, transformées, et veillent encore. Voici la dernière page de leur histoire.
Toute fête a sa fin, et celle des années folles fut brutale. À l’automne de 1929, l’effondrement de la Bourse de New York avait, en quelques jours, réduit en fumée des fortunes que l’on croyait inépuisables. Ce ne fut d’abord qu’une secousse lointaine ; mais elle ouvrit la plus longue crise du siècle, et ce fut au tour des palaces, qui venaient de briller d’un dernier éclat, d’en subir le contrecoup. L’histoire que nous avons suivie depuis les auberges d’autrefois touche ici à son terme : celle d’un monde qui s’éteint, et de maisons qui lui survivent.
Le krach et la longue crise
La catastrophe ne frappa pas tout de suite, ni partout avec la même force. L’Amérique fut atteinte la première, et durement : des millions d’actionnaires ruinés, des banques par centaines en faillite, une industrie qui s’arrêtait, une armée de chômeurs qui passa, en trois ans, de un million et demi à quinze millions. La Bourse de New York, qui avait monté de plus de cinq cents pour cent dans les années 1920, perdit près de neuf dixièmes de sa valeur ; il lui faudrait un quart de siècle pour s’en relever. Puis, comme les capitaux américains regagnaient en hâte leur pays, la crise gagna l’Europe — l’Autriche et l’Allemagne dès 1931, l’Angleterre l’année suivante, la France vers 1933. Le commerce du monde se contracta des deux tiers ; partout s’installèrent la déflation, le chômage et la peur.
Pour les palaces, le coup fut rude entre tous. Leur prospérité des années 1920 avait reposé, on l’a vu, sur l’argent venu d’Amérique et sur les fortunes neuves de la spéculation : or les premiers ne traversaient plus l’Atlantique, et les secondes avaient été balayées. Le spéculateur ruiné n’était plus un client ; le millionnaire de la veille comptait désormais ses sous. Les grandes salles se vidèrent, les chambres restèrent closes, et il fallut, pour tenir, rogner sur tout — le personnel, le faste, les tarifs. Bien des maisons fermèrent, au moins une saison ; d’autres changèrent de mains ; quelques-unes ne rallumèrent jamais leurs lustres.
Le contraste, en quelques saisons à peine, avait de quoi donner le vertige. Tel grand hôtel qui, à l’été de 1929, refusait du monde et faisait danser ses hôtes jusqu’à l’aube voyait, deux ou trois ans plus tard, ses étages à demi déserts, ses orchestres congédiés, sa brigade réduite à l’os. On baissait les prix sans ramener les clients ; on fermait des ailes entières pour l’hiver ; il arriva qu’on vendît le mobilier et l’argenterie pour honorer les échéances. Le faste n’avait pas seulement cessé : il était devenu, en ces années de chômage de masse et de files devant les soupes populaires, presque indécent. Les palaces, qui avaient été les vitrines éclatantes d’un bonheur d’avant la crise, faisaient soudain figure de vestiges d’un monde révolu — trop grands, trop dorés, trop chers pour l’époque qui venait.
Sur la Côte d’Azur, où le grand hôtel avait régné en souverain, s’ouvrit une longue traversée du désert. Entre la Grande Guerre et la guerre suivante, l’hôtellerie de la Riviera enchaîna les épreuves, et connut surtout une mutation profonde : la clientèle de très grand luxe se raréfiait, tandis que montait une clientèle plus modeste, de classe moyenne ; les goûts changeaient, les séjours d’hiver raccourcissaient, et la mode nouvelle du soleil imposait une saison d’été que le palace d’autrefois n’avait jamais connue. Le monde des hivernants couronnés cédait insensiblement la place à un tourisme d’un genre neuf.
Et l’on cessa de bâtir. Les dernières grandes maisons étaient sorties de terre à la toute fin des années 1920, comme un défi lancé à l’avenir ; passé 1930, la crise tarit les capitaux et arrêta net les chantiers. L’âge des palaces, commencé un demi-siècle plus tôt dans l’euphorie de la Belle Époque, s’interrompait faute d’argent et faute de clients. On n’en élèverait plus de semblables avant longtemps : la grande vague de pierre et d’or était retombée.
La fin des hôteliers-rois
Ce n’était pas seulement une crise de l’argent : c’était la fin d’un monde, et d’une certaine façon de faire. L’âge d’or des palaces avait été celui de quelques hommes — et de quelques femmes — qui avaient inventé ces maisons à force de génie, de goût et d’obstination, et les avaient menées comme on tient une cour. César Ritz, le plus grand d’entre eux, s’était éteint dès 1918, brisé bien avant et retiré du monde. Les Badrutt, à Saint-Moritz, avaient passé la main ; Cornuché, qui avait fait surgir Deauville des sables, était mort. Avec la crise, c’est toute cette génération de fondateurs qui achevait de disparaître, et nul ne vint la remplacer tout à fait.
Le grand chef qui avait été l’autre moitié de la révolution de Ritz lui survécut, mais sans son royaume. Auguste Escoffier, qui avait discipliné les cuisines des palaces et codifié la grande cuisine française, s’était retiré du fourneau au début des années 1920 ; il mourut en 1935, comblé d’honneurs, dernier témoin d’un âge dont il avait été l’un des maîtres. Avec ces disparitions successives s’en allait un certain art : celui d’une hôtellerie conçue comme une œuvre et menée comme une vocation, où le maître de maison connaissait ses hôtes par leur nom, devançait leurs désirs et veillait en personne sur le moindre détail. Ce lien presque charnel entre une maison et l’homme qui l’avait faite, la crise et le temps l’avaient rompu ; il ne se renouerait plus de la même manière.
Aucune figure ne l’incarne mieux qu’Anna Sacher, à Vienne. Veuve du fondateur de l’hôtel qui portait son nom, elle en avait fait, des décennies durant, le rendez-vous le plus raffiné de l’Empire, régnant sur ses salons le cigare aux lèvres et ses petits bouledogues à ses pieds. Mais l’Empire qu’elle avait servi n’était plus, et le monde nouveau ne lui convenait pas. Fidèle à un code d’un autre âge, elle refusait d’ouvrir ses portes à qui n’était pas de qualité, et hébergeait par loyauté une aristocratie désormais sans le sou, qui ne réglait plus ses notes ; les dettes s’accumulèrent, qu’aggravèrent ses pertes au jeu. Vieille et malade, elle dut, en 1929, abandonner la direction de sa maison à des administrateurs, et mourut l’année suivante, en février 1930, dans une chambre de son propre hôtel. Vienne lui fit des obsèques de souveraine : des dizaines de milliers de personnes suivirent le cortège, que l’on fit passer une dernière fois devant la façade de son palace. Peu après, l’hôtel, criblé de dettes, passait à de nouveaux propriétaires, qui le rénovèrent et lui rendirent son lustre — mais comme on redresse une entreprise, non plus comme on tient une cour.
Là est tout le basculement. Le palace cessait d’être l’œuvre passionnée d’un homme pour devenir une affaire ; au flair du fondateur succédait le calcul du gestionnaire. On apprit à compter, à rationaliser, à traiter le grand hôtel comme ce qu’il était aussi : une industrie de service, soumise aux lois du rendement. Les écoles d’hôtellerie, nées à la grande époque, ne formaient plus seulement des maîtres d’hôtel, mais des directeurs ; et l’on vit poindre les premières grandes sociétés, annonçant les chaînes et les groupes qui domineraient le siècle. Le luxe survivrait — il se perfectionnerait même —, mais il ne serait plus jamais tout à fait le même : moins le caprice somptueux d’un prince de l’hôtellerie que le produit, savamment administré, d’une grande maison.
Un monde qui s’efface
Au fond, ce que la crise emportait, c’était le monde même pour lequel les palaces avaient été conçus. Ils étaient nés pour une élite cosmopolite, peu nombreuse et immensément riche, qui circulait de capitale en capitale et de saison en saison comme à l’intérieur d’une seule grande demeure. La guerre de 1914 avait commencé de disperser cette société ; les révolutions et la ruine des vieilles aristocraties l’avaient ébranlée ; la crise de 1929 acheva de la défaire. Les rois et les grands-ducs, les cours et les fortunes héréditaires qui avaient rempli les registres d’or appartenaient désormais au passé.
À leur place montait un monde nouveau, plus large et plus pressé. Le voyage, longtemps réservé à une poignée de privilégiés, entamait sa lente démocratisation. En France, l’été de 1936 vit les ouvriers partir pour la première fois en vacances, leurs congés payés en poche : ils ne descendaient pas au palace, certes, mais ils gagnaient la mer et la montagne par trains entiers, et inauguraient une autre manière de voyager, populaire et joyeuse, qui n’avait plus rien de commun avec le monde feutré des grands hôtels. Une classe moyenne aisée, elle aussi, prenait goût aux bains de mer et aux sports d’hiver, et réclamait des établissements à sa mesure. Le palace, taillé pour servir quelques centaines d’élus, devait apprendre à vivre dans un siècle qui n’aimait plus guère les privilèges trop visibles.
C’est un art de vivre tout entier qui s’effaçait. La « saison », ce calendrier immuable qui menait l’élite des neiges de l’Engadine aux plages de la Manche et des villes d’eaux à la Riviera ; l’oisiveté cultivée comme un raffinement ; les codes minutieux du vêtement, du couvert et de la conversation ; le voyage lent, avec ses malles, sa suite et ses semaines de villégiature — tout cela, qui avait fait le quotidien des palaces, devenait peu à peu incompréhensible à un siècle plus rapide, plus démocratique et plus inquiet. Le grand hôtel survivrait ; mais le monde qui lui donnait son sens, lui, ne reviendrait pas.
Et déjà, à l’horizon, s’amoncelaient de plus sombres nuages. La crise avait nourri la misère, la misère le ressentiment, et le ressentiment ces régimes autoritaires qui, partout en Europe, gagnaient du terrain. De tension en tension, le continent glissait vers une nouvelle guerre. Elle éclata en 1939, et les palaces connurent une seconde fois ce qu’ils avaient déjà enduré un quart de siècle plus tôt : la fermeture, la réquisition, l’occupation, les chambres changées en bureaux d’état-major ou en salles d’hôpital. Le crépuscule de l’âge d’or s’achevait dans la nuit d’un nouveau conflit.
À Paris, le sort des grands hôtels durant ces années noires dit tout du renversement. Dès l’été de 1940, l’occupant s’empara des plus belles maisons pour y loger ses administrations : le Meurice, rue de Rivoli, devint le quartier général du commandement militaire allemand de la capitale et la résidence de ses gouverneurs successifs — c’est là que le dernier d’entre eux capitula, en août 1944, au jour de la libération de Paris ; le Majestic, avenue Kléber, abrita le haut commandement militaire pour toute la France ; le Lutetia, sur la rive gauche, fut le siège de ses services de renseignement. Les palais où s’étaient naguère pressés les rois et les grands-ducs servaient désormais une tout autre cause. Mais l’histoire réserva au Lutetia un dénouement bouleversant : à la Libération, on y aménagea un centre d’accueil pour les déportés qui revenaient des camps, et ce fut entre ces murs, hier occupés par l’ennemi, que des milliers de survivants furent reçus, soignés et rendus aux leurs. Jamais palace ne porta pareil contraste.
Ce qui demeure
Et pourtant, les palaces ne moururent pas. C’est peut-être la plus belle leçon de leur histoire : ces maisons que tant d’épreuves auraient dû emporter traversèrent la crise, puis la guerre, et se relevèrent. On les rouvrit, on les restaura, on les confia à des fortunes neuves venues parfois du bout du monde ; on protégea leurs façades, on chérit leur mémoire. Aujourd’hui encore, à Paris, sur la Riviera, dans les Alpes, à Londres, à Vienne, à Rome, les grands noms de l’âge d’or accueillent les voyageurs — et l’on peut, en franchissant leur seuil, sentir affleurer le monde disparu qui les a vus naître.
Il leur fallut, pour cela, renaître plus d’une fois. Au sortir de la seconde guerre, beaucoup étaient meurtris, pillés ou délabrés, et durent tout reprendre : refaire les toitures et les façades, rappeler le personnel dispersé, et surtout reconquérir une clientèle nouvelle — vedettes de cinéma, grands industriels, puis voyageurs venus de continents qui ne figuraient pas, hier, sur la carte du luxe. Les chaînes internationales en rachetèrent les unes ; des fortunes du Golfe ou d’Asie sauvèrent les autres ; on les rénova à grands frais, on les hissa sans répit aux normes d’un confort toujours réinventé. Certaines, faute de pouvoir suivre, fermèrent pour de bon, et leurs noms ne vivent plus que dans la mémoire des villes ; mais les plus grandes tinrent bon, et veillent encore.
Car c’est là leur héritage le plus durable. L’âge d’or n’a pas seulement laissé des murs ; il a légué une idée — celle du grand hôtel comme lieu de perfection, où le confort le plus moderne épouse l’art de recevoir le plus raffiné, où une armée invisible veille à ce que rien ne manque, où la table, le service et le décor concourent à une même magie. Cette idée, façonnée par Ritz et ses pairs entre 1870 et 1914, polie pendant les années folles, a survécu à ceux qui l’avaient conçue ; elle définit encore, un siècle plus tard, ce que le monde entend par le mot de palace. En France même, ce mot est devenu, depuis 2010, une distinction officielle que l’État ne décerne qu’à une trentaine de maisons d’exception — façon de rappeler que le palace n’est pas une catégorie d’hôtel, mais un sommet.
Nous étions partis des auberges enfumées et des relais de poste, du temps où voyager était une épreuve et où le luxe ne se rencontrait qu’à la cour des rois. Nous avons vu naître, au souffle de la révolution industrielle, le grand hôtel moderne ; nous l’avons vu devenir, à la Belle Époque, ce chef-d’œuvre de pierre, d’or et de savoir-faire qu’est le palace ; nous l’avons suivi dans sa splendeur — sa table royale, son service invisible, ses capitales et ses rivages — jusqu’à l’éblouissement des années folles. Et nous l’avons vu, enfin, survivre à la chute du monde qui l’avait fait naître.
Les lumières du grand bal se sont éteintes voilà bientôt un siècle. Mais il en est resté quelques-unes, qui brillent encore — plus discrètes, plus rares, et d’autant plus précieuses. Lorsqu’on pénètre aujourd’hui dans l’un de ces palais où veillaient jadis les souverains, on y respire toujours un peu du rêve que des hommes de génie avaient, un jour, fait sortir de terre : celui d’un monde sans défaut, où chacun, le temps d’un séjour, pourrait se croire roi. C’est ce rêve, plus encore que les murs, que les palaces nous ont légué — et c’est lui, sans doute, qui les fait durer.