Dans les années 1920, le palace brilla d’un éclat qu’il n’avait jamais connu : plus jeune, plus libre, plus bruyant que jamais, il fut le décor d’une fête de dix ans qui semblait ne devoir finir jamais. Et pourtant, ce fut le plus trompeur des triomphes. Sous le scintillement couvait une mélancolie ; sous l’or des fortunes neuves, une ruine ; sous la danse, un gouffre. La plus brillante des saisons fut aussi la dernière — un chant du cygne.
Il y a, dans la gaieté des années folles, quelque chose qui serre le cœur lorsqu’on la regarde de loin, en sachant ce qui vint après. Ces fêtes, ces rires, cette jeunesse qui dansait jusqu’à l’aube se déployaient au bord d’un précipice que nul ne voulait voir. On a célébré, par ailleurs, l’éclat de cette fête : sa nouveauté, sa liberté, son génie. Il faut maintenant en regarder l’autre versant, le côté de l’ombre — car la même décennie qui vit le palace à son apogée le vit aussi, sans le savoir, vivre ses derniers beaux jours. C’est l’histoire d’un monde qui s’étourdissait pour ne pas entendre que son heure venait.
Une gaieté de blessés
La fête fut éclatante parce qu’elle était, au fond, désespérée. Au sortir de la guerre, l’Europe comptait ses morts par millions ; il n’était pas une famille sans son deuil, pas une table où ne manquât un fils, un frère, un fiancé, pas une rue où l’on ne croisât des mutilés et des défigurés que le feu avait marqués à jamais. Ceux qui avaient survécu, et la jeunesse qui montait derrière eux, voulurent vivre comme on respire après avoir failli se noyer : vite, fort, sans rien remettre au lendemain. Le plaisir des années folles ne fut pas l’insouciance d’un monde heureux ; ce fut l’ivresse d’un monde meurtri, qui dansait pour oublier ce qu’il avait vu et ceux qu’il avait perdus.
Une romancière américaine établie à Paris, Gertrude Stein, trouva pour cette jeunesse un nom qui lui est resté : la « génération perdue ». Perdue, elle l’était de bien des manières — d’avoir vu trop tôt la mort de trop près, d’avoir cessé de croire aux promesses de l’avant-guerre, de ne plus tenir pour vrai que l’instant. Beaucoup de ces fêtards portaient, sous le smoking et la robe du soir, des blessures qu’on ne montrait pas ; et c’est ce mélange de brillant et de désenchantement qui donne à la décennie sa couleur si particulière.
Sur cette fête planait, qu’on le voulût ou non, l’ombre des absents. Les hommes manquaient — toute une classe d’âge avait été fauchée —, et leur absence pesait sur les bals où les femmes étaient les plus nombreuses, sur les familles privées d’héritier, sur une société qui sortait du deuil. C’est en partie contre cette présence des morts que l’on dansait, comme pour leur prouver qu’on vivait encore. Le culte de la nouveauté, de la vitesse et de la jeunesse même, qui marqua ces années, avait pour revers une peur sourde : celle du vide laissé par la guerre, et que nul charleston ne comblait tout à fait.
De là vient le tempo si particulier de la décennie — cette hâte de vivre qui tenait parfois du vertige. On allait plus vite, on veillait plus tard, on changeait de plaisir, de mode et de visage avec une légèreté affichée ; on faisait profession de ne croire à rien et de ne s’attacher à rien. Sous cette désinvolture perçait pourtant l’inquiétude de ceux qui ont compris que rien ne dure : on courait, au fond, pour n’avoir pas à s’arrêter et à regarder en arrière. Dans le grand hôtel, on pouvait passer de la table de jeu au bar et du bar au bal sans jamais voir poindre le jour — et c’était bien ainsi qu’on l’entendait.
Le palace fut le temple de cet oubli. On y dansait jusqu’au matin, on y vidait des coupes, on y brûlait les nuits et l’argent avec une frénésie où il entrait moins de joie que de fièvre. Les plus lucides le sentaient : cette gaieté avait quelque chose de forcé et de cassant, comme un rire au bord des larmes. On dansait, disait-on alors, sur un volcan — mais sur un volcan dont on s’appliquait à ne pas entendre le grondement, et le grand hôtel, avec ses lumières, ses orchestres et ses cocktails, était l’endroit du monde où l’on y parvenait le mieux. La fête était magnifique ; elle était aussi une fuite.
Le monde d’hier, le monde nouveau
Cette fête, du reste, n’était plus celle d’autrefois, car le monde qui l’avait inventée n’existait plus. L’élite cosmopolite d’avant 1914 — ces têtes couronnées, ces familles séculaires, ces cours pour qui les palaces avaient été bâtis — avait été emportée par la guerre et par les révolutions. Les empires d’Allemagne et d’Autriche-Hongrie s’étaient effondrés, leurs souverains chassés, leurs noblesses appauvries ; et nulle chute ne fut plus vertigineuse que celle de la Russie impériale.
Jetés sur les routes par la révolution de 1917, des centaines de milliers de Russes prirent le chemin de l’exil, et la France, qui en accueillit le plus grand nombre, devint dès le début des années 1920 la capitale de cette diaspora. Paris se peupla de princes sans royaume et d’officiers sans armée. La légende a retenu le grand-duc devenu chauffeur de taxi : l’image tient pour une part du mythe — la plupart des chauffeurs russes n’avaient jamais été princes —, mais elle disait une vérité, celle d’une chute brutale du faîte jusqu’au pied de l’échelle. La réalité, plus diverse, n’en était pas moins poignante. Bien des aristocrates s’estimaient heureux de trouver à s’employer dans les grands hôtels et les grands magasins comme interprètes, eux qui parlaient quatre langues et avaient été reçus par des rois. Des dames de la plus haute naissance, qui maniaient l’aiguille depuis l’enfance, tiraient désormais le fil dans les ateliers de couture, où la finesse de leurs broderies faisait merveille : une cousine du dernier tsar, la grande-duchesse Marie, fonda une maison de broderie qui travailla quelque temps en exclusivité pour Chanel, et le prince Youssoupoff, l’un des meurtriers de Raspoutine, ouvrit sa propre maison de mode. On vendait ses bijoux d’étape en étape pour ne pas sombrer ; on se retrouvait, le soir, dans les cabarets russes de Montmartre, où d’anciens officiers en costume chantaient à des touristes la nostalgie d’un pays perdu. Et il advenait qu’un prince désargenté, à bout de cette déchéance, mît fin à ses jours dans une chambre d’hôtel — fait divers que les journaux mettaient au compte de l’oisiveté d’une noblesse sans emploi.
Ces princes déchus n’étaient, au vrai, que la part la plus visible d’un exil immense. Derrière eux, c’est tout un peuple qui avait fui — deux à trois cent mille Russes en France, de toutes conditions : officiers et paysans, banquiers et ouvriers, savants et gens sans lettres. La plupart n’avaient rien d’aristocratique et trouvaient à s’employer dans les usines d’automobiles de la banlieue, sur les chantiers, dans les mines ; ils recréèrent, dans certains quartiers de Paris, une Russie en miniature, avec ses églises à bulbes, ses journaux, ses épiceries et ses comités d’entraide. Mais c’est la silhouette du grand-duc en livrée, du colonel devenu portier, de la comtesse penchée sur sa broderie qui frappa les imaginations, parce qu’elle disait, mieux que tout, ce que la guerre et la révolution avaient renversé. Plus cruel encore : il arrivait que ces exilés missent en spectacle leur propre malheur, chantant et dansant pour les nouveaux riches, dans les cabarets, la nostalgie d’un monde qu’on leur avait pris — vendant, faute de mieux, l’image de ce qu’ils avaient été.
Pendant ce temps, d’autres prenaient place à la table de la fête. Les nouveaux maîtres du palace n’étaient plus les princes d’hier, mais les enfants de la guerre et de l’après-guerre : industriels enrichis par les commandes militaires, spéculateurs, grands bourgeois, vedettes de la scène et bientôt de l’écran, champions sportifs, et par-dessus tout ces Américains dont le dollar tout-puissant faisait, en Europe, des rois d’un jour. Le sang ne comptait plus guère : ce qui régnait désormais, c’était l’argent et la renommée. Le cinéma, art neuf qui conquérait le monde, créait une royauté d’un genre inédit — des vedettes que les palaces courtisaient comme ils avaient jadis courtisé les souverains, et que les photographes guettaient devant la porte tournante. La gloire avait remplacé la grandeur. Le grand hôtel offrait ainsi un spectacle étrange, et un peu cruel : le monde d’hier y servait celui d’aujourd’hui. À la table dînaient les fortunes neuves ; au vestiaire, au standard, dans l’ombre des couloirs ou derrière le comptoir d’un cabaret, veillaient parfois les héritiers d’un monde englouti. La roue avait tourné. Le faste demeurait — mais il avait changé de mains, et de cœur.
Une prospérité de papier
Surtout, cet éclat reposait sur une illusion. La splendeur des palaces, dans les années 1920, devait beaucoup à l’argent venu d’Amérique : un dollar souverain qui faisait de la vieille Europe, pour les fils de la jeune puissance, un terrain de jeu somptueux et bon marché, et un flot de capitaux que nourrissait, outre-Atlantique, une Bourse emportée par l’euphorie. On bâtissait, on dépensait, on s’enrichissait avec une assurance qui ne doutait de rien.
Rien ne marque mieux cet aveuglement magnifique que la pierre elle-même. Dans les dernières années de la décennie, à Paris comme ailleurs, on élevait encore de grands hôtels, plus vastes et plus modernes que jamais, persuadé que la clientèle dorée ne tarirait pas. Ces palaces de la fin des années 1920 furent les derniers d’une lignée : à peine achevés, ils verraient se dérober sous eux le monde pour lequel on les avait conçus. On dressait des monuments à un âge d’or au moment même où il s’éteignait — et c’est sans doute ce qui leur prête, vus de loin, leur beauté un peu tragique.
Car cette aisance était de papier. Elle tenait à la confiance, au crédit, à la spéculation ; elle enflait comme une bulle, et les bulles ne durent qu’un temps. Quelques esprits avertis pressentaient la fragilité de l’édifice ; la foule, elle, dansait, persuadée que la musique ne s’arrêterait jamais. C’est peut-être ce qui donne aux dernières années de la décennie leur lumière si singulière, à la fois éclatante et fébrile : jamais on n’avait tant joui, ni d’aussi près du bord. Le palace, comble de monde et d’or, en fut le symbole le plus pur — une fête magnifique donnée sur un sol qui allait s’ouvrir.
Le plus troublant, c’est qu’on aurait pu lire les signes. L’économie du monde était déséquilibrée, l’Europe endettée, l’Amérique grisée par une spéculation que rien ne semblait devoir arrêter ; quelques voix s’en inquiétaient, qu’on n’écoutait pas. Mais comment croire à la catastrophe quand les bals se succédaient, quand les palaces affichaient complet et que l’argent paraissait pousser tout seul ? Cet aveuglement n’était pas qu’une faute : il était une manière de survivre. Un monde qui sortait à peine d’une saignée sans précédent ne voulait, à aucun prix, regarder en face la menace d’un nouveau malheur. On dansait d’autant plus fort, peut-être, qu’on sentait confusément le sol trembler.
Le dernier été
Nul ne sentit cette fragilité, ni ne la dit, mieux que celui qui fut le poète de ces années : l’Américain Scott Fitzgerald. Avec sa femme Zelda, il avait incarné l’éclat de la jeunesse dorée, des fêtes de Paris aux étés du cap d’Antibes, dans ce cercle qui avait inventé la Riviera de la belle saison. Mais nul ne montra mieux que lui l’envers du décor. Sa vie même suivit, pas à pas, la courbe de l’époque : sa gloire avait épousé la prospérité des années folles, son déclin en épouserait la chute. Tandis que le monde s’apprêtait à sombrer, Zelda glissait dans la maladie mentale et lui-même dans l’alcool ; de l’enfant chéri du succès, il ne resterait bientôt qu’une ombre.
C’est de ce naufrage intime, doublé du naufrage collectif qui le portait, qu’il tira son plus beau livre, Tendre est la nuit, dont l’action se déroule sur cette même Côte d’Azur des villas et des palaces, et qui suit la lente déchéance d’un couple éblouissant. Tout y resplendit et tout s’y défait. Chose troublante, la grande catastrophe de 1929 n’y est presque jamais nommée : elle rôde aux marges du récit comme une ombre, exactement comme elle rôdait aux marges de la fête réelle. Le livre est l’épitaphe d’un âge d’or — la mémoire, écrite après coup, d’un bonheur dont on n’avait pas su voir qu’il s’enfuyait.
Car le cercle enchanté qui avait fait les beaux étés de la côte allait, lui aussi, se disperser. Le krach venu, la génération perdue regagnerait peu à peu une Amérique frappée par la crise, abandonnant derrière elle un rivage qu’elle avait inventé et dont elle se trouvait soudain dépossédée. Les fêtes s’espacèrent, les villas se fermèrent, et le deuil et la maladie frappèrent ceux-là mêmes qui avaient paru les plus heureux du monde. Le dernier de ces étés fut celui de 1929. Après, rien ne serait plus jamais tout à fait pareil.
Le plus étrange est que cette décennie, si brève et si troublée, devait devenir, dans le souvenir, un paradis. Ceux qui l’avaient vécue en gardèrent leur vie durant la nostalgie — celle d’un temps où tout semblait possible, où l’on était jeune et où le monde, malgré ses fêlures, paraissait neuf. C’est le propre des âges d’or de ne se reconnaître qu’une fois finis : on ne sut qu’on avait vécu les années folles qu’à l’instant où elles s’achevèrent, comme on n’avait baptisé la Belle Époque qu’après l’avoir perdue. Les palaces, qui en avaient été le théâtre, en resteraient hantés ; et sous les ors refaits et les modes nouvelles, leurs murs garderaient longtemps la mémoire d’une fête que rien, jamais, ne parviendrait tout à fait à recommencer.
Quand la musique s’arrêta
Le chant du cygne s’acheva sur une note unique, venue d’ailleurs. À l’automne de 1929, à des milliers de kilomètres des palaces de la Côte et des bars de Paris, les cours s’effondrèrent à la Bourse de New York. En quelques jours, la prospérité de papier partit en fumée, et la fête avec elle. Ce qu’un demi-siècle avait mis à édifier — ce monde de luxe, d’élégance et d’insouciance — vacilla en l’espace d’un krach. Les lumières du grand bal commencèrent de s’éteindre, une à une. Ce qu’il advint des palaces dans le long crépuscule qui suivit — la ruine des uns, la survie des autres, la lente fin d’un âge d’or — sera le sujet de notre dernier épisode.
