Histoire des palaces – Les années folles : faste, fêtes et grandes fortunes

L’hôtellerie de luxe entre dans l’ère de la fête, du jazz et des excès, sur les rivages chics comme dans les palaces de montagne

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La guerre finie, le monde voulut vivre. Dans une Europe où chaque famille avait perdu un fils, la jeunesse se jeta dans le plaisir comme dans un oubli. Le dollar était roi, l’Amérique avait soif — la Prohibition venait de la priver de boire —, et les palaces devinrent les capitales d’une fête ininterrompue. De la Côte d’Azur aux cimes des Alpes, des rives du Léman aux bars de Paris, ce furent les années folles : dix ans de jazz, de cocktails, de fortunes neuves et de libertés conquises.

Le palace avait été inventé pour une élite d’avant-guerre, raffinée et un peu guindée. Les années 1920 le transformèrent en autre chose : un lieu de jeunesse, de vitesse et d’audace, où l’on dansait le charleston là où l’on avait valsé, où des héritières américaines fumaient au bar, où des écrivains écrivaient leurs chefs-d’œuvre entre deux fêtes. Jamais le grand hôtel ne fut plus vivant — ni plus libre.

Des hivers de la Riviera aux étés du Cap : les nouvelles géographies du plaisir

La plus belle invention de la décennie fut une saison. Jusque-là, la Côte d’Azur était un lieu d’hiver : on y venait fuir les brumes du Nord, et dès le 1er mai, quand revenait la chaleur, les palaces fermaient et la bonne société remontait vers les plages fraîches de la Manche. L’été méditerranéen, on le laissait aux pêcheurs. Il fallut l’audace de quelques Américains pour le découvrir. En 1922, le compositeur Cole Porter loua une villa au cap d’Antibes ; l’année suivante, un couple d’esthètes fortunés, Gerald et Sara Murphy, convainquit le propriétaire de l’Hôtel du Cap de rester ouvert pour eux pendant l’été — pour la première fois. Ils déblayèrent les algues d’une crique pour s’y faire une plage, s’allongèrent au soleil quand le hâle était encore jugé vulgaire, et firent de leur villa, baptisée America, le rendez-vous d’un cercle éblouissant : les Fitzgerald, Hemingway, Picasso, Léger, Cocteau, Stravinsky. Scott Fitzgerald y puisa le décor de Tendre est la nuit, où l’un des personnages dit de ces Américains et de la Riviera : ils sont bien obligés de l’aimer, ils l’ont inventée. La côte d’été était née, et avec elle l’idée moderne des vacances au soleil.

Au même moment, la montagne d’hiver achevait sa conquête. Un demi-siècle plus tôt, un hôtelier de Saint-Moritz, Johannes Badrutt, avait parié avec ses clients anglais qu’ils aimeraient l’Engadine sous la neige autant qu’au soleil ; ils étaient venus, et repartis bronzés au printemps — c’est ainsi, dit-on, qu’était née la première station d’hiver du monde. Dans les années 1920, le pari était gagné : Saint-Moritz, avec son Palace Hôtel, attirait l’aristocratie et les célébrités de la planète, qui s’y adonnaient à la luge, au bobsleigh sur la piste tracée jadis par les Anglais, au ski joëring derrière un cheval sur les lacs gelés. Le ski de descente n’en était qu’à ses débuts, affaire d’une minorité intrépide. La France voulut sa propre Saint-Moritz : la baronne Noémie de Rothschild, jugeant la station suisse trop fréquentée par l’aristocratie d’outre-Rhin, fonda dès 1919 une société pour bâtir, au pied du Mont-Blanc, la station de Megève — un palace au mont d’Arbois, une patinoire, et bientôt ce chalet de skieur dont un architecte fit un genre. Quelques hivers plus tôt, en 1924, Chamonix avait accueilli les premiers Jeux olympiques d’hiver.

Entre la fièvre de la Riviera et l’ivresse des cimes, le lac Léman offrait un troisième visage, plus serein. Sur ses rives, des palaces nés au siècle précédent — le Beau-Rivage Palace d’Ouchy, le grand hôtel de Montreux, ceux d’Évian et de Genève — alignaient leurs façades face à l’eau et aux Alpes, dans un calme que ne troublait nul carnaval. Mais ce calme était trompeur : le Léman était aussi le salon de la diplomatie. Genève abritait depuis 1920 la Société des Nations, et c’est dans un palace de Lausanne que fut signé, en 1923, le traité qui dessina la Turquie moderne. Têtes couronnées, ambassadeurs, écrivains et grandes fortunes s’y croisaient dans une élégance feutrée. La Riviera dansait, les Alpes glissaient, le Léman, lui, conversait.

Art déco, jazz et cocktails : l’Amérique à Paris

Le décor même de la fête avait changé. À l’Art nouveau et à ses courbes végétales succédait un style neuf, géométrique, métallique, lumineux, qui prit son nom d’une exposition parisienne de 1925, l’Exposition des arts décoratifs : l’Art déco. Les palaces y refirent leurs bars et leurs salons, troquant les ors un peu fanés de la Belle Époque contre des laques, des miroirs et des lignes nettes. C’était le visage d’une époque qui se voulait moderne, rapide, débarrassée des pesanteurs d’hier.

Cette modernité avait sa boisson : le cocktail. Et elle avait, pour l’aimer, une raison américaine. Depuis 1920, la Prohibition avait fermé les bars des États-Unis ; les Américains traversèrent l’Atlantique pour boire en paix, et le bar d’hôtel devint un temple. Au Ritz, un barman légendaire, Frank Meier, officiait derrière un comptoir bientôt fameux dans le monde entier ; à deux pas, le Harry’s New York Bar voyait défiler Hemingway et Fitzgerald. On y inventait des cocktails — le side-car, le bloody mary —, on y mariait le champagne aux alcools forts, et le barman accédait au rang d’artiste. Signe des temps, les palaces qui réservaient encore certains bars aux seuls hommes virent peu à peu tomber cette barrière : femmes et hommes finiraient par boire au même comptoir.

Surtout, l’époque avait sa musique : le jazz, apporté par les soldats américains, et qui embrasa Paris. En 1925, sur la scène du Théâtre des Champs-Élysées, la Revue nègre révéla une danseuse de vingt ans, Joséphine Baker, qui dansait le charleston dans un simple pagne, sur la clarinette de Sidney Bechet ; le scandale se mua en triomphe, et le jazz envahit les cabarets, les salles de bal des palaces et les thés dansants. Tout cela attirait à Paris une marée d’Américains — touristes profitant d’un dollar tout-puissant, artistes en quête de liberté, riches oisifs fuyant un pays redevenu austère. Beaucoup s’installaient à Montparnasse, où les cafés ne désemplissaient pas ; tous peuplaient les palaces de leur fortune et de leur entrain, et imposaient un rythme nouveau, plus jeune, plus bruyant, plus libre.

Le palace, foyer de toutes les libertés

Car la fête, au fond, était une libération. Les corsets tombaient — au sens propre comme au figuré. Une couturière, Coco Chanel, avait délivré le corps des femmes par le jersey souple et les lignes droites ; on coupait les cheveux à la garçonne, on raccourcissait les robes, on fumait, on conduisait, on dansait sans chaperon. Le palace fut le théâtre de cette émancipation : c’est là que les femmes du monde apprirent à dîner, à boire et à danser en public, là qu’elles s’affichèrent libres comme elles ne l’avaient jamais été. Ce qui, vingt ans plus tôt, eût fait scandale devenait l’élégance même.

Le palace n’était pas seulement un lieu où l’on se libérait : c’était un lieu où l’on créait. Jamais autant d’artistes ne l’avaient habité ni hanté. Marcel Proust acheva dans l’ombre du Ritz l’œuvre d’une vie ; Scott Fitzgerald écrivit sur la Riviera ; Coco Chanel installa rue Cambon, derrière la place Vendôme, l’atelier d’où elle régnait sur la mode, et prit au Ritz une suite qu’elle ne quitterait plus. Autour des Ballets russes, des peintres, des musiciens et des poètes — Picasso, Cocteau, Stravinsky — inventaient l’art de leur temps, et c’est dans les salons, les bars et les villas de ce monde-là que se nouaient leurs collaborations. Le grand hôtel cessait d’être le simple décor d’une élite immobile pour devenir le laboratoire d’une époque.

Ainsi le palace des années folles fut-il bien plus qu’un refuge de privilégiés : il fut le foyer d’une modernité joyeuse, le lieu où une société sortie de la guerre réinventa le plaisir, l’art et la liberté. Pour quelques années, le grand hôtel fut à la pointe du monde.

Entrons au palace

Nous avons suivi le palace de sa naissance à son éclat le plus vif. Il est temps, maintenant, d’en franchir le seuil et de regarder de plus près comment l’on y vivait — car derrière le faste se cachait tout un art de l’existence quotidienne. Et de cet art, le premier des plaisirs, celui autour duquel tout s’ordonnait, était la table. Salles de restaurant, menus de gala, grands chefs : c’est à la table des rois que nous conviera le prochain épisode.

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Stefane Girard
Spécialiste de la relation client et de la qualité de service, tout d’abord dans le tourisme puis dans d’autres secteurs en tant que consultant, j’ai également géré une société de vente en ligne d’articles de luxe. Tout au long de ma vie, j’ai étudié des sujets qui m’ont permis de développer une sensibilité pour l’esthétique et l’admiration du savoir-faire de ceux qui travaillent avec passion et talent à magnifier notre quotidien : les artisans d'art. Ce site me permet de partager avec vous mes centres d’intérêt et de rendre hommage à ces artisans de l’excellence.