Histoire des palaces – Avant les palaces : l’auberge, le relais, le grand tour

Des routes antiques aux relais de poste, les premières formes d’accueil préparent l’avènement d’une hôtellerie pensée pour le voyage

0
290

Un palace ne se contente pas d’héberger : il met en scène, il flatte, il distingue. Avant que cette mise en scène ne devienne un art, à la Belle Époque, se loger en chemin fut tour à tour un devoir envers les dieux, une œuvre de charité et un commerce sans gloire. Pour comprendre d’où vient le rêve hôtelier, il faut remonter aux routes de l’Antiquité, pousser la porte des hostelleries d’abbaye, subir les cahots des diligences du XVIIIe siècle et suivre ces jeunes Anglais qui, les premiers, firent du voyage un plaisir.

Rien ne ressemble moins à un grand hôtel qu’une taverne romaine ou un dortoir de pèlerins. Et pourtant, c’est de ce monde rude, où l’on dormait à plusieurs dans le même lit et où l’on se méfiait de l’aubergiste autant que du brigand, qu’est sorti, après vingt siècles, le raffinement du palace. L’histoire de l’hôtellerie de luxe est d’abord celle d’un lent affranchissement : celui du voyageur, longtemps réduit à prendre ce qu’on lui donnait, et qui finit par exiger qu’on lui offre le meilleur.

L’hôte sacré : la Grèce et Rome

Chez les Grecs, recevoir un étranger n’était pas une politesse : c’était un devoir religieux. Sous la protection de Zeus Xenios, gardien des hôtes, quiconque frappait à la porte pouvait être un envoyé des dieux, voire un dieu déguisé — la mythologie regorge de divinités éprouvant les hommes sous les traits d’un voyageur fatigué. La xenia, cette hospitalité sacrée, liait l’hôte et son invité par un échange de présents et de services que l’on transmettait de père en fils ; deux familles pouvaient conserver, des générations durant, les deux moitiés d’un même jeton brisé, signe de reconnaissance d’une amitié hospitalière. Les cités elles-mêmes désignaient un proxène, citoyen chargé d’accueillir et de protéger les ressortissants d’une autre ville. L’étranger n’était pas un client : il était un hôte, au sens plein et presque sacré du terme.

Rome recueillit cet héritage avec l’hospitium, alliance d’hospitalité scellée entre familles et entre cités. Mais elle connut aussi, et bien davantage, le logis qui se paie. Le long des voies et aux portes des villes se pressaient cauponae, tabernae, stabula et autres diversoria, et celui qui les tenait, le caupo, jouissait d’une réputation médiocre. Ces établissements sentaient la fumée, le vin coupé d’eau et l’arrière-salle ; on y jouait, on s’y encanaillait, on s’y faisait parfois détrousser, au point que le droit romain rendit l’aubergiste responsable des biens confiés par ses clients — précaution qui en dit long sur la confiance qu’il inspirait. Les fouilles de Pompéi ont exhumé ces comptoirs où l’on servait des plats chauds, leurs jarres encore scellées dans la pierre, et les graffitis grivois ou querelleurs que les clients laissaient sur leurs murs. L’élite, elle, ne s’y abaissait pas : un grand personnage descendait chez ses hôtes ou dans l’une de ses villas, et tenir pour son égal le client d’un cabaret eût été une injure.

Pour gouverner un empire grand comme un continent, il fallait pourtant faire circuler les hommes et les ordres. Auguste organisa le cursus publicus, ce service de relais d’État qui ponctuait les grandes routes pavées : les mansiones offraient le gîte pour la nuit, les mutationes des chevaux frais, et seul comptait, pour en user, le laissez-passer délivré au nom du prince. Confort réel, mais réservé : le voyageur ordinaire n’y avait pas droit. Déjà se dessinait une idée promise à un long avenir, celle d’un réseau d’étapes échelonnées où l’on change d’attelage et où l’on reprend des forces. Il faudrait des siècles pour qu’elle se mette au service du plaisir.

Recevoir comme le Christ : l’hospitalité médiévale

Avec le christianisme, l’hospitalité changea de fondement. Elle ne s’adressait plus aux dieux à travers l’étranger, mais au Christ à travers le pauvre. Dès l’Antiquité tardive, l’Église multiplia les xénodochies, ces maisons vouées à recevoir voyageurs, indigents et malades : saint Basile en fit édifier près de Césarée, au IVe siècle, un ensemble si vaste qu’on le compara à une ville nouvelle. L’accueil devenait une vertu, presque un sacrement, et il s’institutionnalisait.

La règle de saint Benoît grava le principe pour des siècles : tout hôte qui se présente au monastère doit être reçu comme le Seigneur en personne. Un frère portier veillait à la porte, l’abbé lavait parfois les pieds des arrivants, et les plus grandes maisons disposaient d’une hôtellerie pour les visiteurs de marque comme d’une aumônerie pour les plus humbles. À Cluny, tête d’un réseau monastique étendu sur toute l’Europe, ces bâtiments d’accueil comptaient autant que l’église : un monastère sans hostellerie n’aurait pas été tenu pour complet. Dans les villes, autour de la cathédrale, l’Hôtel-Dieu ouvrait ses portes aux « pauvres du Christ », selon une obligation que le premier concile de Nicée avait, dès 325, imposée aux évêques. Certains de ces hôtels-Dieu nous sont parvenus dans leur splendeur, tel celui que le chancelier Nicolas Rolin fonda à Beaune en 1443, avec ses toits de tuiles vernissées et ses lits alignés sous la charpente.

Le grand mouvement des pèlerinages tendit à travers le continent un dense filet d’hospitalité. Sur les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle, de Rome ou de Jérusalem, des hospices recueillaient ceux que la dévotion jetait sur les routes. À Aubrac, sur son plateau battu par les vents, une cloche sonnait sans relâche à la nuit tombée pour rappeler les voyageurs égarés dans la neige. À Roncevaux, un hôpital fondé en 1132 les protégeait du froid, des loups et des bandits. Au col du Grand-Saint-Bernard, des religieux veillaient depuis le XIe siècle au plus rude des passages alpins. Il existait même, au XIIe siècle, une manière de guide du pèlerin qui décrivait les étapes du chemin de Compostelle, jugeait la qualité de l’accueil le long de la route et mettait en garde contre les hôtes malhonnêtes : l’ancêtre, en somme, de nos guides de voyage.

Des ordres entiers se consacrèrent à cette mission. Les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem — les Hospitaliers — étaient nés pour soigner et loger les pèlerins de Terre sainte avant de devenir une puissance militaire. Les Antonins, eux, soulageaient les malades frappés par le « feu Saint-Antoine », ce mal des Ardents provoqué par l’ergot du seigle, en leur prodiguant les soins de l’époque et un vin réputé miraculeux. Dans ce monde-là, le gîte se donnait ; il ne se vendait pas. La chambre n’était pas une marchandise, mais une aumône.

L’auberge marchande, pourtant, montait en puissance. À partir du XIIIe siècle, et résolument au XVe, elle se multiplia le long des routes et dans les bourgs, jusqu’à concurrencer l’hospitalité religieuse et à faire partie du décor ordinaire du village. On la reconnaissait à son enseigne peinte, on s’y attablait à l’« hôte », cette table commune servie à heure fixe et à prix convenu d’où vient notre mot d’hôtel. Mais la route demeurait dangereuse et ses maisons mal famées : la sagesse populaire conseillait de se défier autant des brigands que des aubergistes. On dormait souvent à plusieurs dans de vastes lits où s’entassaient, tête-bêche, des inconnus que rien ne liait sinon la fatigue. Le voyageur prenait ce qu’on lui donnait. L’idée qu’un lieu d’étape pût être choisi pour lui-même, recherché, désiré, restait encore à naître.

Le siècle des relais : la France des grandes routes

Longtemps, l’abri du voyageur resta lié aux routes du roi et à la circulation de ses courriers. À la fin du XVe siècle, Louis XI organisa un corps de cavaliers, les chevaucheurs, et les relais où ils renouvelaient leurs montures — un service d’abord strictement réservé à la correspondance royale. La Couronne l’ouvrit ensuite par degrés : Louis XII mit les relais à la disposition des voyageurs vers 1500, et Henri IV autorisa en 1597 le transport des lettres privées, ce qui fit affluer le trafic. Le réseau s’épaissit de règne en règne — quelque six cents relais sous Louis XIII, près de quatorze cents à la veille de la Révolution — échelonnés tous les seize à vingt kilomètres sur près de dix mille kilomètres de routes desservies par les voitures publiques.

À la tête de chaque relais régnait le maître de poste, titulaire d’une charge enviée : l’office conférait des privilèges, comme l’exemption de la taille, en échange de lourdes obligations, et le ministre Louvois en avait précisé le statut sous Louis XIV. Sur la route galopait le postillon, reconnaissable à son uniforme et à ses légendaires « bottes de sept lieues », ces énormes bottes de cuir qui protégeaient ses jambes des chocs et que le conte du Petit Poucet rendit fameuses. À chaque étape, il dételait les chevaux fourbus et en attelait de frais, pour que la voiture ne s’arrêtât jamais bien longtemps.

Car on voyageait désormais en voiture publique. Du vieux coche cahotant, sans ressorts, hérité de Hongrie, on était passé à la diligence, mieux suspendue et plus rapide ; en 1775, le contrôleur général Turgot en fit construire un modèle perfectionné, aussitôt surnommé la « turgotine », attelé de six à huit chevaux. Autour des villes circulaient des voitures plus modestes aux noms pittoresques — gondoles, coucous —, tandis que les rivières portaient leurs coches d’eau. La France se couvrait d’un maillage de transports réguliers, et le relais en était le cœur battant.

Restait à savoir comment l’on y était reçu. Au XVIIIe siècle, le relais faisait aussi office d’auberge, et l’expérience tenait de la loterie. L’agronome anglais Arthur Young, qui parcourut la France à cheval à la veille de la Révolution, a laissé de ses étapes un tableau contrasté : ici, pour quarante sous, on lui servait une soupe, des anguilles, du pain blanc, des petits pois, un pigeon, un poulet, des côtelettes de veau, des fruits, une bouteille de vin et l’avoine de sa monture ; là, dans une bourgade du Midi, une servante déguenillée le servait à la table commune et l’on dînait dans la crasse. Une voyageuse de la même époque raconta avoir préféré passer la nuit sur deux chaises plutôt que dans un lit livré aux puces et aux punaises, avant de retrouver, à Bordeaux, une hôtellerie aussi propre qu’une auberge anglaise. Car on redoutait souvent les auberges, on évitait de voyager de nuit par crainte des voleurs et des accidents, et les meilleurs établissements se signalaient justement en imitant le confort d’outre-Manche.

L’Angleterre, de fait, montrait la voie. Ses grandes auberges de relais, organisées autour de cours intérieures à galeries, avec leurs chambres particulières et leur table soignée, faisaient figure de modèle. En France, l’hôtellerie se civilisait lentement : elle accrochait ses enseignes, paraissait dans les premiers guides de voyage, raffinait sa table d’hôte, et les villes voyaient s’ouvrir des « hôtels garnis » où l’on louait des chambres meublées au mois. Le mot « hôtel », qui désignait jusque-là la demeure d’un grand seigneur, commençait son glissement vers le sens que nous lui connaissons. Le voyage restait une épreuve plus qu’un agrément — mais le voyageur, peu à peu, devenait quelqu’un qu’il fallait satisfaire.

Le Grand Tour, ou l’invention du voyage d’agrément

C’est dans ce monde encore rude qu’apparut une figure inédite : le voyageur qui part non par nécessité, mais pour le plaisir d’apprendre et de voir. À partir du milieu du XVIe siècle, et triomphalement au XVIIIe, les fils de l’aristocratie européenne — britannique avant tout — entreprenaient un long voyage de formation à travers le continent. Un prêtre anglais, Richard Lassels, lui donna son nom et son itinéraire de référence dans un guide publié à Paris en 1670, Le Voyage d’Italie : le « Grand Tour » désignerait désormais cette ample pérégrination, qui pouvait durer de quelques mois à trois années. Le jeune homme voyageait rarement seul : un précepteur l’accompagnait, mentor chargé de veiller sur sa bourse, sa vertu et son éducation — rôle que tinrent parfois de beaux esprits, et jusqu’à des philosophes. Le genre avait ses devanciers illustres : Montaigne, qui passa dix-sept mois en Italie en 1580 et 1581 et soigna ses calculs aux thermes de Lucques ; Thomas Coryat, qui traversa l’Europe à pied et en tira un récit retentissant au début du XVIIe siècle ; ou le comte d’Arundel, grand collectionneur qui parcourut l’Italie jusqu’à Naples en 1613 avec, pour compagnon de route, le futur architecte Inigo Jones.

L’itinéraire avait ses rites. On débarquait à Calais après une traversée souvent éprouvante, puis l’on gagnait Paris, où le jeune homme prenait des maîtres de danse, d’escrime, d’équitation et de français. Venait l’épreuve des Alpes : pour franchir le Mont-Cenis, on démontait la voiture, on se faisait porter à dos d’homme dans une chaise d’osier au-dessus des névés, et l’on remontait l’attelage de l’autre côté. Puis c’était la descente vers l’Italie — Turin et ses académies, Florence et la galerie des Offices, et surtout Rome, terme et sommet du voyage, où l’on s’attardait des mois entiers parmi les ruines et les palais. On poussait jusqu’à Naples, devenue une étape obligée depuis que l’on fouillait Pompéi et Herculanum et que l’on gravissait le Vésuve, sous l’œil d’un ambassadeur anglais passionné de volcans ; les plus curieux allaient admirer les temples grecs de Paestum, à la lisière d’un Sud que l’on disait, non sans dédain, déjà presque africain. Venise, enfin, avec son carnaval et ses fêtes, refermait souvent la boucle.

Sur place, tout un peuple vivait de ces voyageurs. Le cicérone, guide érudit, conduisait le milord d’un monument à l’autre — il arriva qu’un savant aussi considérable que le préfet des antiquités du pape se louât pour cet office. Les marchands d’antiques, tel le fameux Jenkins à Rome, vendaient et faisaient monter les prix dès qu’ils flairaient l’acheteur. On rapportait des médailles, des marbres, des vues gravées par Piranèse, et, par-dessus tout, son portrait : à Rome, Pompeo Batoni s’était fait une spécialité de peindre les jeunes Anglais dans une pose noble, entourés de vestiges antiques — sur les quelque deux cent vingt-cinq modèles qu’on lui connaît, cent soixante-quinze étaient britanniques. Ce portrait valait certificat encadré : il attestait que l’on avait été là, aux sources de la civilisation. Les plus fortunés expédiaient chez eux des cargaisons entières d’œuvres d’art — l’un d’eux, en une seule fois, près d’une centaine de caisses.

L’effet sur le goût européen fut considérable. De retour dans leurs domaines, ces voyageurs transplantaient ce qu’ils avaient vu : ils diffusèrent dans le Nord l’architecture palladienne et le néoclassicisme, fondèrent à Londres une société savante vouée à l’étude de l’art antique, dessinèrent des jardins peuplés de temples. Goethe lui-même accomplit son voyage d’Italie à la fin des années 1780 et en tira l’un des plus beaux livres du genre. Surtout, le Grand Tour avait inventé une chose sans précédent : le voyage conçu comme plaisir, culture et accomplissement de soi, et non comme contrainte. Ce n’est pas un hasard si le mot « touriste » apparaît à cette époque, dérivé du tour que l’on accomplissait. La Révolution française, puis les guerres de l’Empire, interrompirent brutalement la grande tradition : à partir des années 1790, l’Italie devint inaccessible, et le rituel aristocratique s’éteignit. Mais le désir qu’il avait fait naître, lui, ne s’éteindrait plus.

Un abri, pas encore une destination

Les auberges, les relais et les chambres meublées qui recevaient ces voyageurs n’étaient pourtant pas à la hauteur des désirs que le Grand Tour avait éveillés. Le voyage était devenu un plaisir ; le logis demeurait, le plus souvent, une épreuve que l’on subissait. Pour combler l’écart, il faudrait une révolution dans les transports — le chemin de fer, qui allait jeter sur les routes une foule de voyageurs nouveaux —, des lieux où rassembler une élite en quête de loisir — les villes d’eaux et les bains de mer —, et surtout une idée neuve : que l’on pût exiger, en voyage, autant de confort, d’intimité et de distinction que chez soi, sinon davantage. De cette idée naîtra l’hôtellerie moderne, et d’elle, bientôt, le palace. C’est l’histoire du prochain épisode.