Histoire des palaces – Les capitales du luxe

Paris, Londres ou Rome façonnent des modèles hôteliers puissants, où se mêlent traditions nationales et ambition cosmopolite

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À l’apogée de leur règne, les palaces n’étaient pas dispersés au hasard : ils se concentraient dans quelques grandes capitales qui se disputaient le titre de ville la plus raffinée du monde. Paris, Londres, Rome, Vienne — chacune avait ses « grandes dames » de l’hôtellerie, ses adresses légendaires, sa manière à elle de recevoir. Et derrière la rivalité de ces maisons se jouait une compétition plus profonde encore : celle des arts de vivre nationaux.

Un palace n’est jamais tout à fait hors-sol. Il porte l’âme de la ville qui l’abrite et, à travers elle, l’idée qu’une nation se fait du bonheur. Choisir Paris ou Londres, Vienne ou Rome, ce n’était pas seulement choisir une adresse : c’était choisir une civilisation. Faisons la tournée des capitales.

Paris, capitale du luxe

Au sommet de cette hiérarchie trônait Paris. Capitale de la mode, de la gastronomie et des arts, la ville était, aux yeux du monde entier, le lieu où le luxe avait été inventé — et où Ritz et Escoffier l’avaient porté à sa perfection. On y venait de partout pour les maisons de couture de la rue de la Paix et les modistes, pour les grands restaurants et l’Opéra, pour les revues, les cabarets et les nuits du boulevard, pour le charme d’un demi-monde sans équivalent. Paris était la ville où l’on s’habillait, où l’on dépensait, où l’on s’amusait — la capitale mondiale du plaisir autant que du goût. Et il fallait bien des palaces pour loger ce flot de fortunes : ils formaient une constellation, dispersée de la place Vendôme aux Champs-Élysées et bientôt à l’avenue Montaigne.

Le plus ancien, le Meurice, avait ouvert dès 1835 rue de Rivoli, face aux Tuileries. Son fondateur, un ancien maître de poste épris d’hôtellerie, avait eu l’idée d’un établissement entièrement conçu pour le confort du voyageur étranger, et en particulier de la riche clientèle anglaise débarquant sur le continent. La maison accueillit pendant plus d’un siècle tant de souverains et de princes qu’on la surnomma l’« hôtel des rois ».

Le plus célèbre, le Ritz, régnait depuis 1898 sur la place Vendôme, la plus chic du monde. Ses salles de bains privées, ses ascenseurs et son téléphone émerveillaient l’époque ; son bar et son jardin devinrent des rendez-vous courus ; et son nom passa dans la langue anglaise, où « ritzy » désigne encore le comble de l’élégance. On y croisait l’aristocratie cosmopolite, et bientôt Marcel Proust, qui en faisait son observatoire et y puisait la matière de son œuvre, ou Coco Chanel, qui y prit une suite dont elle ne partirait plus.

Le plus majestueux, peut-être, fut le Crillon. Son histoire remontait à 1758, lorsque Louis XV chargea son premier architecte, Ange-Jacques Gabriel, d’élever sur la future place de la Concorde deux palais jumeaux d’une symétrie parfaite. Derrière l’une de ces façades classiques s’abritait une somptueuse demeure — on dit que la jeune Marie-Antoinette y prit des leçons de musique —, occupée par le duc d’Aumont puis acquise par le comte de Crillon, dont elle prit le nom ; c’est dans son Salon des Aigles que la France avait scellé, en 1778, son alliance avec la jeune Amérique. Confisqué à la Révolution, rendu, puis cédé au début du XXe siècle à une société hôtelière, le palais fut transformé avec respect et donna son premier dîner de gala le 11 mars 1909 : un chef-d’œuvre du classicisme français devenu palace sans rien perdre de sa grandeur.

Autour de ces aînés, toute une vague de grands hôtels surgit au tournant du siècle : l’Élysée Palace en 1899, le Regina en 1900, puis, sur la rive gauche jusqu’alors dépourvue de palace, le Lutetia en 1910, et le Plaza Athénée en 1911, sur cette avenue Montaigne qui deviendrait le cœur de la couture. Le mouvement reprendrait de plus belle après la guerre, dans le goût Art déco — le Bristol, puis le George V, le Royal Monceau, le Prince de Galles —, avant que la crise des années trente n’y mît un terme. Toutes ces maisons cultivaient l’art de recevoir à la française : la table d’abord, mais aussi le décor, les fleurs, l’élégance d’un service qui ne s’imposait jamais. À Paris, séjourner au palace, c’était entrer de plain-pied dans la civilisation du goût.

Londres, Rome, Vienne : trois empires du goût

Londres, capitale du plus vaste empire du monde, opposait à l’éclat parisien une autre vertu : la discrétion. Le Savoy y avait inauguré, dès 1889, l’ère du grand hôtel moderne — première maison britannique tout entière éclairée à l’électricité, dotée d’innombrables salles de bains et d’ascenseurs, et née de la fortune d’un imprésario de théâtre, voisin du Savoy Theatre où triomphaient les opérettes de Gilbert et Sullivan. C’est là que Ritz et Escoffier firent leurs premières armes anglaises avant de voler de leurs propres ailes, et là qu’Escoffier créa, pour une cantatrice, sa fameuse pêche Melba.

Mais la plus aristocratique des maisons londoniennes était Claridge’s, dans le quartier de Mayfair. Une visite de la reine Victoria à son amie l’impératrice Eugénie, en 1860, en avait fait le refuge des familles royales, au point qu’on le surnommait « l’annexe de Buckingham ». Racheté en 1893 par le propriétaire du Savoy, paré dans les années 1920 d’un superbe décor Art déco où la jeunesse vint danser le jazz, Claridge’s abrita, dans les décennies troublées qui suivirent, quantité de rois chassés de leur trône : on y vit le roi Alphonse XIII d’Espagne, en fuite, accueilli dans le hall par un roi du Portugal lui-même exilé. Un acteur d’Hollywood plaisantait qu’à sa mort, plutôt que le paradis, il aimerait gagner Claridge’s. À deux pas, le Ritz de Londres ouvrit en 1906 sur Piccadilly, premier grand immeuble à ossature d’acier de la ville, et son salon de thé sous verrière, le Palm Court, devint une institution. Le Connaught, lui, cultivait dans une demeure cossue de Mayfair un luxe feutré, tout en bois ciré et en silence. Car l’hôtellerie anglaise puisait son génie dans la grande maison de campagne et dans le club : le confort sans ostentation, le service sans familiarité, l’intimité d’un foyer, et le thé érigé en rite national. Au rythme de la saison londonienne, des courses d’Ascot et des bals de la haute société, ces maisons recevaient une aristocratie qui se méfiait du clinquant autant qu’elle chérissait ses aises.

Rome offrait un autre visage du luxe, baigné de soleil et chargé d’histoire. Terme du Grand Tour depuis deux siècles, la Ville éternelle attirait une colonie cosmopolite venue contempler ses ruines, ses palais et ses églises, et passer l’hiver sous son ciel doux. C’est là, fait peu connu, que César Ritz lui-même avait ouvert dès 1894 — avant même son hôtel parisien — le Grand Hôtel, doté des tout derniers raffinements, l’électricité et les salles de bains, au cœur d’une cité qui n’en avait jamais connu de tels. D’autres maisons jalonnaient la ville, du Hassler perché en haut de l’escalier de la place d’Espagne aux palaces qui s’aligneraient bientôt sur la via Veneto. À Rome, le palace mariait le confort le plus moderne à la mélancolie des siècles, et l’on y prenait le thé en regardant tomber le soir sur des colonnes deux fois millénaires.

Vienne, enfin, capitale des Habsbourg, était la ville de la musique, de la valse et des cafés. Pour l’Exposition universelle de 1873, on y avait transformé en hôtel le palais d’un duc de Wurtemberg, sur la nouvelle Ringstrasse : ainsi naquit l’Impérial, dont on disait que l’on n’en montait pas les marches mais qu’on les gravissait, et qui devint le cœur diplomatique de la ville, son livre d’or se lisant comme un annuaire de la musique européenne — Wagner y figura dès 1875. Trois ans plus tard ouvrit le Sacher, derrière l’Opéra. À la mort de son fondateur, en 1892, sa veuve Anna Sacher — femme émancipée, le cigare aux lèvres et les bouledogues à ses pieds, et qui portait le titre de fournisseur de la Cour impériale et royale — en fit le rendez-vous le plus raffiné de l’Empire, fameux pour ses salons privés où se nouaient bien des intrigues, et pour une pâtisserie au chocolat dont la recette demeure, aujourd’hui encore, jalousement secrète. Dans cette Vienne de la fin de siècle où s’inventaient une peinture, une musique et une science nouvelles, le palace prolongeait le faste d’une cour et la convivialité d’un café. Détail piquant : à cette même Exposition de 1873, un jeune Suisse servait aux tables du pavillon impérial ; il s’appelait César Ritz, et n’avait pas encore donné son nom au luxe.

Rivalité, émulation et âme nationale

Entre ces grandes dames, la rivalité était constante — et féconde. Chaque maison guettait les innovations des autres, cherchait à débaucher leurs clients les plus prestigieux, à retenir tel souverain, tel milliardaire, telle vedette. Le modèle inventé par Ritz à Paris et à Londres essaimait partout, et chaque ville voulait son palace digne des plus grands. De cette émulation naissait un perfectionnement sans fin : on rivalisait de confort, de cuisine, de service, et le client, arbitre suprême, en recueillait tout le bénéfice ; une trouvaille parisienne devenait l’année suivante une exigence à Londres comme à Vienne. La constellation, du reste, débordait les capitales : on la retrouvait jusque sur la Riviera, où s’ouvrit en 1913, sur la promenade des Anglais de Nice, le Negresco — œuvre de l’architecte Édouard-Jean Niermans, à qui l’on devait déjà l’Hôtel du Palais de Biarritz, et fruit de l’ambition d’un ancien maître d’hôtel roumain qui rêvait, comme Ritz, de bâtir une maison à son nom.

Ces maisons rivales servaient au fond la même clientèle : une élite cosmopolite, peu nombreuse mais immensément riche, qui circulait de capitale en capitale et se retrouvait partout. Têtes couronnées et grands-ducs, milliardaires américains du chemin de fer ou de l’acier, maharadjahs, magnats de l’automobile, divas et artistes en vogue — ce petit monde international descendait au Ritz à Paris, à Claridge’s à Londres, au Sacher à Vienne, et se reconnaissait d’une ville à l’autre. Les palaces étaient les escales d’une même grande migration mondaine, et leur prestige se mesurait au nombre de couronnes inscrites sur leurs registres.

Pour capter cette clientèle, tous les moyens étaient bons. On se disputait les chefs et les maîtres d’hôtel les plus réputés, qu’on débauchait à prix d’or ; on courtisait les souverains, car un roi pour client valait toutes les réclames ; on rivalisait d’innovations, de fêtes et d’égards. Le passage d’un monarque, l’installation prolongée d’une grande fortune, le ralliement d’un artiste célèbre faisaient la réputation d’une maison et, par contagion, attiraient les autres. Dans cette économie du prestige, chaque palace était à la fois une entreprise et un théâtre, où se jouait, saison après saison, le classement secret des grandes maisons du monde.

Mais au fond de cette compétition se jouait autre chose : la rencontre, et parfois l’affrontement, de plusieurs manières d’être heureux. Car chaque palace était le concentré d’une civilisation. Le palace français disait le goût, la table et l’élégance ; l’anglais, le confort, la discrétion et la mesure ; le viennois, la splendeur impériale, la musique et la douceur de vivre ; le romain, l’art, les ruines et la lumière du Sud. En choisissant sa ville, le voyageur choisissait moins un hôtel qu’un art de vivre, et le palace devenait l’ambassadeur le plus séduisant de l’idée qu’un peuple se faisait de la beauté de l’existence.

C’est peut-être là le secret de ces maisons : non d’avoir offert le même luxe partout, mais d’avoir su, chacune, incarner l’âme d’une ville. Le voyageur fortuné de la Belle Époque ne changeait pas seulement de décor en passant de l’une à l’autre ; il changeait de monde, et goûtait tour à tour, sous des ors différents, des bonheurs qui ne se ressemblaient pas. Telle était la véritable richesse de cette Europe des palaces : sa diversité.

Car la rivalité des grands hôtels était aussi, sourdement, une rivalité des nations. Chaque maison portait au loin le renom de son pays : on jugeait la France à la table du Ritz, l’Angleterre au service de Claridge’s, l’Autriche au faste du Sacher. Recevoir mieux que les autres était une affaire de fierté nationale autant que de commerce, et les capitales se mesuraient à coups de palaces comme elles se mesuraient à coups de musées et de théâtres. Au temps des expositions universelles, où les peuples étalaient leur génie devant le monde entier, le grand hôtel comptait parmi les vitrines les plus éloquentes d’une civilisation — une ambassade de pierre, d’ors et de bonnes manières.

Suivre les saisons

Ces capitales régnaient sur le calendrier mondain — mais l’élite ne demeurait pas toute l’année en ville. Elle suivait les saisons : l’été vers la mer, l’hiver vers la neige ou le soleil du Midi. Aux palaces des villes répondaient ceux des rivages et des cimes, et la haute société migrait de l’un à l’autre au rythme d’un agenda immuable. De Biarritz à Deauville, de Saint-Moritz à Monte-Carlo, les stations balnéaires et hivernales — leurs bains, leurs jeux et leurs bals — nous attendent au prochain épisode.