Histoire des palaces – Stations balnéaires et hivernales : l’élite en villégiature

La villégiature crée une cartographie saisonnière du luxe, où le palace devient repère social, lieu de soins et de plaisirs

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La haute société d’avant 1914 ne vivait pas, elle voyageait. Au gré d’un calendrier aussi réglé qu’une partition, elle quittait les capitales pour suivre les saisons : l’hiver vers le soleil de la Riviera ou la neige des Alpes, l’été vers les plages de l’Atlantique et de la Manche. Partout l’attendaient des palaces nés pour elle, et tout un art de se distraire — les jeux, les bains, les bals. De Biarritz à Monte-Carlo, de Deauville à Saint-Moritz, voici le monde enchanté de la villégiature.

Le palace des villes avait son pendant : le palace des rivages et des cimes. Là, on ne séjournait pas une nuit, mais des semaines entières ; l’hôtel devenait une résidence, un quartier général mondain, le centre autour duquel tournait toute une saison. Et comme on retrouvait d’une station à l’autre les mêmes visages, ce petit monde nomade vivait, au fond, dans un seul grand palace dont les murs changeaient avec les mois.

Quatre royaumes de la villégiature

Sur la côte basque, Biarritz devait sa fortune à une impératrice. En 1855, Napoléon III y fit bâtir pour Eugénie, face à l’océan, une résidence d’été baptisée Villa Eugénie. Durant tout le Second Empire, la cour y passa l’été, et avec elle l’Europe entière — la reine d’Espagne, le roi des Belges, des ministres, des écrivains comme Mérimée —, faisant de ce bout de grève un théâtre de bals, de feux d’artifice et de diplomatie, sur fond de vagues de l’Atlantique. L’Empire tombé, Eugénie vendit la villa, qui devint un hôtel-casino, puis, en 1893, le grand hôtel que l’on connaît. Un incendie le détruisit en 1903 ; on le rebâtit aussitôt en forme de E, comme un hommage à sa fondatrice, et l’Hôtel du Palais rouvrit ses portes sous la main de l’architecte Édouard-Jean Niermans. Aux empereurs succédèrent d’autres couronnes : le roi d’Angleterre Édouard VII, qui prit l’habitude d’y passer le printemps et entraîna derrière lui la meilleure société britannique ; l’aristocratie russe, bientôt jetée sur les routes de l’exil ; et, plus tard, les vedettes de Hollywood. Même l’impératrice Sissi y séjourna, sous un nom d’emprunt, fuyant les fastes qu’elle abhorrait.

Sur la côte normande, Deauville était née d’un caprice de prince : le duc de Morny, demi-frère de Napoléon III, l’avait tirée des sables sous le Second Empire, traçant rues, villas, hippodrome et voie ferrée sur un marais. Assoupie après la chute de l’Empire, elle dut sa résurrection à un homme d’affaires de génie, Eugène Cornuché, patron de chez Maxim’s, qui fonda peu avant la guerre une société pour la doter d’un casino et de deux palaces : l’Hôtel Normandy, dans son charmant style anglo-normand à colombages, inauguré en juillet 1912, et l’Hôtel Royal, plus imposant, l’année suivante. En quelques saisons, secondé par son associé François André — dont le nom passerait à toute une lignée de casinos —, Cornuché fit de Deauville le rendez-vous du Tout-Paris au mois d’août. On s’y pressait sur les Planches, cette promenade de bois le long de la plage où l’on venait surtout pour être vu ; on pariait à l’hippodrome de La Touques, on disputait des parties de polo, on se baignait par convenance plus que par goût, on dînait au casino ; et une jeune modiste nommée Gabrielle Chanel y ouvrait l’une de ses premières boutiques, posant les fondations de son empire. La station la plus parisienne se trouvait au bord de la Manche : on l’appela bientôt le vingt et unième arrondissement de Paris.

Dans les Alpes suisses, Saint-Moritz avait accompli une métamorphose plus étonnante encore. On y venait l’été prendre les eaux d’une source réputée et peindre les paysages de l’Engadine ; la clientèle, déjà, était anglaise aux trois quarts. Tout commença par un pari. Un soir de l’automne 1864, à l’hôtel que Johannes Badrutt avait bâti au sommet du village, l’Engadiner Kulm, quelques hôtes britanniques se désolaient de devoir rentrer avant les neiges. Badrutt leur proposa un marché : qu’ils reviennent passer l’hiver, et s’ils n’y trouvaient pas leur compte, il leur rembourserait le voyage. Ils relevèrent le défi, restèrent jusqu’à Pâques, et repartirent le teint hâlé par le soleil des cimes. Le pari était gagné, et l’hiver, contre toute attente, devint la grande saison. Badrutt, pionnier en tout, fut l’un des premiers hôteliers de Suisse à éclairer sa salle à manger à l’électricité, dès 1879. Bientôt s’élevaient d’autres palaces — le Palace Hôtel que bâtit son fils Caspar en 1896 —, et les Anglais, qui ne savaient pas demeurer oisifs, importèrent leurs jeux de glisse : ils tracèrent en 1884, avec l’aide des Badrutt, la fameuse piste de la Cresta, descente de glace vive où l’on se lançait tête la première ; ils fondèrent leur club, à la condition expresse qu’un Britannique en prît la direction ; ils patinèrent, lugèrent, chaussèrent dès 1885 les premiers skis, et firent même courir des chevaux et disputer des parties de polo sur le lac gelé. D’un lieu de cure estivale, Saint-Moritz s’était fait la capitale mondiale de l’hiver mondain, où se pressait un gotha venu de toute l’Europe respirer un air vif et glisser sur la neige.

Sur le rocher de Monaco, enfin, régnait Monte-Carlo, royaume du jeu. En 1863, le prince Charles III avait cédé pour cinquante ans le monopole des jeux à un financier venu d’Allemagne, François Blanc, qu’on surnomma le « magicien de Monte-Carlo » : il fonda la Société des Bains de Mer et entreprit de changer un plateau aride, parmi les plus pauvres États d’Europe, en légende. Il ouvrit dès 1864 un palace, l’Hôtel de Paris, lui fit face d’un Café de Paris promis à la célébrité, et dessina tout autour un quartier neuf auquel on donna, en l’honneur du prince, le nom de Monte-Carlo. Quelques années plus tard, l’architecte de l’Opéra de Paris, Charles Garnier, dotait le Casino d’une façade somptueuse et la Principauté d’une salle d’opéra que Sarah Bernhardt vint inaugurer. Le jeu fit la fortune de Monaco — au point d’y faire disparaître l’impôt — et la roulette y attira le monde entier. On raconte qu’un joueur, une nuit de 1891, « fit sauter la banque » ; on sait surtout que les Monégasques, eux, n’avaient pas le droit de s’asseoir aux tables : on bâtissait sur l’argent des autres un paradis dont les habitants restaient les spectateurs.

Ces quatre royaumes n’étaient pas seuls — et le plus vaste d’entre eux, la Côte d’Azur, était en grande partie une invention anglaise. Dès le XVIIIe siècle, l’aristocratie britannique avait pris l’habitude de fuir ses brumes vers la douceur de l’hiver niçois ; il s’y forma peu à peu des colonies d’hivernants, à Nice, à Cannes, à Menton. En décembre 1834, un ancien chancelier d’Angleterre, lord Brougham, qui gagnait l’Italie avec sa fille malade, fut arrêté au Var par une quarantaine décrétée contre le choléra ; contraint de rebrousser chemin, il s’arrêta dans un petit port de pêche nommé Cannes, s’en éprit, y fit bâtir une villa et y attira bientôt toute la bonne société de son pays. À Menton, c’est un médecin britannique qui lança la station en vantant un climat si doux que ses confrères de Londres l’ordonnaient au moindre rhume. À Nice, la colonie anglaise finança le long du rivage l’aménagement d’un chemin de promenade qui, de sentier de sable, devint l’avenue que l’on sait : on l’appela tout naturellement la promenade des Anglais. La reine Victoria elle-même y prit goût et passa sur la Côte plusieurs des derniers hivers de sa vie, notamment sur la colline de Cimiez, où l’on éleva pour elle, en 1896, l’immense hôtel Régina. Sur cette même promenade des Anglais ouvrit, en janvier 1913, le Negresco et sa coupole rose, rêvé par un ancien maître d’hôtel d’origine roumaine et dessiné par le même Niermans qui avait relevé l’Hôtel du Palais de Biarritz ; sa salle royale devait s’orner d’un lustre de cristal aux seize mille pendeloques, commandé par le tsar Nicolas II — que la révolution empêcherait d’en prendre livraison. De Cannes à Menton, la Riviera était bien le salon d’hiver des couronnes d’Europe, et chacune de ses villes alignait ses palaces le long de la mer.

Et la carte de la villégiature ne se bornait pas aux rivages et aux cimes : à l’intérieur des terres rayonnait tout un chapelet de villes d’eaux, où la même société se pressait chaque été pour « prendre les eaux ». La France en comptait quelques reines — Vichy d’abord, que l’on disait la souveraine du genre, mais aussi Aix-les-Bains au bord du lac du Bourget, Évian sur les rives du Léman, Vittel et Contrexéville en Lorraine. Le Second Empire les avait lancées, et Napoléon III, qui fréquentait Vichy, y avait fait surgir des grands hôtels là où il n’y en avait guère. On y venait, disait-on, pour se soigner autant que pour se montrer ; la cure était souvent un prétexte, et le casino, le théâtre et la promenade comptaient autant que la buvette. À Aix-les-Bains se dressaient des palaces aussi fastueux que ceux de la Côte — le Splendide, où séjourna l’impératrice Élisabeth d’Autriche, le Bernascon où descendait la reine Victoria —, et l’on y croisait le roi des Belges comme l’Aga Khan. Le luxe n’y était pas moindre : une saison entière à Vichy pouvait coûter, à la fin du siècle, jusqu’à dix mois du salaire d’un ouvrier. La ville d’eaux était une station mondaine comme les autres, avec, en prime, l’alibi de la santé.

Le rythme des saisons

Ces stations ne brillaient pas toutes en même temps : chacune avait sa saison, et la société les parcourait dans un ordre immuable. L’hiver, on fuyait le froid vers la douceur de la Riviera — Monte-Carlo, Nice, Cannes — ou vers la neige des Alpes. Le printemps venu, on remontait vers Paris et Londres pour la grande saison des villes, celle des courses, des premières et des bals. L’été ramenait chacun vers les plages de l’Atlantique et de la Manche, ou vers les villes d’eaux. Et l’automne rouvrait d’autres rendez-vous. L’année tout entière était un circuit de saisons à la mode, et n’être pas au bon endroit au bon moment, c’était, mondainement parlant, n’être nulle part.

Encore fallait-il se rendre d’une saison à l’autre, et le voyage lui-même tenait du luxe. Cette société nomade se déplaçait dans les voitures-lits bleu nuit d’une compagnie fondée en 1872 par un homme d’affaires liégeois, Georges Nagelmackers, qui avait rapporté des États-Unis l’idée du train de nuit confortable. Sa toute première ligne, déjà, reliait Paris à Menton, sur la Côte — comme si le rail était né pour conduire les fortunes vers le soleil. Le réseau s’étendit ensuite à toute l’Europe : l’Orient-Express vers Constantinople dès 1883, le Rome-Express, le Sud-Express vers Madrid et Lisbonne, le Riviera-Express qui descendait de Berlin vers Nice. On dormait dans des wagons capitonnés d’acajou et de cuivre, on dînait au wagon-restaurant d’un repas à cinq plats, et l’on arrivait reposé là où, naguère, on fût parvenu rompu. Mieux : pour loger ses voyageurs au terme du trajet, la compagnie fonda en 1894 une branche hôtelière qui éleva des palaces aux grandes étapes de ses lignes — un Élysée Palace à Paris, un Riviera Palace au-dessus de Monte-Carlo, un Pera Palace à Constantinople. Du wagon-lit au palace, le voyageur ne quittait jamais le même monde feutré : le train de luxe et le grand hôtel étaient les deux maillons d’une même chaîne, et l’on passait de l’un à l’autre sans presque toucher terre.

Dans ce perpétuel mouvement, le palace était le point fixe. On ne s’y arrêtait pas en passant : on s’y installait pour des semaines, parfois des mois, avec ses malles, ses domestiques et souvent sa famille. L’hôtel devenait une seconde demeure, un quartier général d’où l’on rayonnait vers le casino, la plage ou les pistes, et où se concentrait toute la vie sociale de la saison. Les grands établissements ouvraient et fermaient au rythme de cette migration. À la fin de la belle saison, suivant un rite immuable, on roulait les tapis, on décrochait les rideaux, on housait les meubles, on comptait le linge et l’argenterie, et la maison s’endormait jusqu’à l’an prochain pendant que sa clientèle gagnait d’autres rivages. Tel palace de la Côte baissait ainsi son rideau au mois de mai ; tel autre, en Normandie, ne vivait que l’été. Et comme on retrouvait partout la même société — les mêmes familles, les mêmes têtes couronnées, les mêmes fortunes —, le palace n’était pas seulement un toit : il était le décor où se jouait, saison après saison, la comédie d’un monde clos sur lui-même, qui se déplaçait tout entier d’un point à l’autre de la carte.

Jeux, bains et bals : l’art de se distraire

Restait à occuper ces longues semaines de loisir — et l’on y excellait. Au cœur de presque toutes ces stations trônait le casino. À Monte-Carlo comme à Deauville ou à Biarritz, c’est autour de la table de jeu que battait le pouls de la villégiature : on y risquait des fortunes à la roulette et au baccara, on y gagnait et l’on y perdait des sommes vertigineuses dans une atmosphère de fièvre élégante, sous les lustres et les regards. Le jeu n’était pas un vice honteux, mais le grand spectacle de la saison ; et ses recettes finançaient les palaces eux-mêmes, car c’est souvent la même société qui bâtissait l’hôtel et exploitait le casino. Sans la roulette, bien des stations n’auraient jamais vu le jour.

Les bains, eux, étaient à l’origine de tout. Avant d’être des lieux de plaisir, ces stations avaient été des lieux de santé : on y venait prendre les eaux, ou s’immerger dans les flots pour leurs vertus curatives, sur l’ordre des médecins. De ces origines subsistait tout un cérémonial du bord de mer — la longue promenade sur le front de mer aux heures convenues, les cabines de bain que l’on roulait jusqu’à l’eau, les rituels minutieux de la baignade, costumes couvrants et précautions de pudeur — qui faisait de la plage un salon à ciel ouvert, où l’on se montrait autant qu’on se trempait. À la montagne, la neige offrait ses propres jeux : la luge, le patinage, le traîneau, et ces sports de glisse encore neufs, importés par les Anglais, qui faisaient frissonner les élégantes et donneraient bientôt aux Alpes leurs premiers champions.

Le soir venait le temps des bals et des galas, dans les salles dorées des palaces et des casinos, sous les lustres et au son des orchestres ; on s’y parait de ses plus beaux atours, et une saison se jugeait aussi au nombre et à l’éclat de ses fêtes. Entre le jeu et la danse, mille distractions emplissaient les journées : les régates et les concours hippiques, le polo, le golf et le tennis, ces sports venus d’Angleterre, les courses à l’hippodrome, les concerts en plein air, les batailles de fleurs et les corsos qui défilaient le long des promenades, les feux d’artifice au-dessus de la mer, et jusqu’aux premiers meetings d’aviation, sur la baie de Monaco ou le long du rivage niçois, qui faisaient accourir les foules pour voir voler ces machines neuves. Tout un appareil de plaisirs raffinés, que le palace et son casino orchestraient de concert, afin que jamais l’ennui ne vînt troubler la fête. La villégiature était un art à part entière, et l’oisiveté, patiemment cultivée, son chef-d’œuvre.

L’été où tout bascula

Ce monde de saisons enchaînées et de plaisirs sans fin se croyait éternel. Il reposait pourtant sur une paix qui n’allait pas durer. À l’été 1914, alors que la haute société prenait ses quartiers de villégiature comme chaque année, une catastrophe vint interrompre la saison — et, avec elle, tout un monde. La Grande Guerre et l’épreuve du feu seront le sujet du prochain épisode.

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Stefane Girard
Spécialiste de la relation client et de la qualité de service, tout d’abord dans le tourisme puis dans d’autres secteurs en tant que consultant, j’ai également géré une société de vente en ligne d’articles de luxe. Tout au long de ma vie, j’ai étudié des sujets qui m’ont permis de développer une sensibilité pour l’esthétique et l’admiration du savoir-faire de ceux qui travaillent avec passion et talent à magnifier notre quotidien : les artisans d'art. Ce site me permet de partager avec vous mes centres d’intérêt et de rendre hommage à ces artisans de l’excellence.