Objet de légende : chaise Zig-Zag de Gerrit T. Rietveld (1934)

Expérimentation structurelle radicale née dans le sillage du mouvement De Stijl, sans pieds ni traverses apparentes

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La chaise Zig-Zag de Gerrit T. Rietveld appartient aux objets qui semblent contredire leur propre fonction. Une chaise, dans l’imaginaire commun, possède un dossier, une assise, des pieds, des traverses, une structure destinée à rassurer le regard avant même d’accueillir le corps. La Zig-Zag retire presque tout ce vocabulaire. Elle ne conserve qu’une succession de plans : dossier, assise, support oblique, base au sol. Quatre surfaces en bois suffisent à créer une silhouette en Z, d’une audace constructive qui reste saisissante près d’un siècle après sa conception.

Conçue au début des années 1930, généralement datée de 1934 dans sa version stabilisée, elle prolonge les recherches de Rietveld sur la réduction du mobilier à ses éléments essentiels. Mais elle ne se contente pas de simplifier une chaise traditionnelle. Elle en bouleverse la logique. L’objet ne repose plus sur quatre pieds ; il tient par la continuité d’une ligne brisée, par la qualité des assemblages, par l’équilibre entre contrainte matérielle et tension visuelle.

Rietveld après De Stijl

Gerrit Thomas Rietveld n’arrive pas à la Zig-Zag par hasard. Né à Utrecht en 1888, formé dans l’atelier de son père ébéniste, il s’impose d’abord par son travail sur le mobilier avant d’occuper une place majeure dans l’architecture moderne néerlandaise. Son fauteuil Red and Blue, associé au mouvement De Stijl, avait déjà transformé le siège en construction presque abstraite, faite de plans, de lignes et de couleurs primaires.

Avec la Zig-Zag, le vocabulaire change. La couleur disparaît dans les versions les plus connues. Les éléments ne sont plus séparés comme dans le Red and Blue Chair ; ils forment une continuité plus compacte, plus silencieuse, mais tout aussi radicale. Le projet ne relève plus de la composition colorée dans l’espace. Il pousse plus loin l’idée d’un meuble réduit à une structure lisible, sans épaisseur superflue.

Cette évolution correspond aussi à un moment plus large de l’histoire du mobilier moderne. Dans les années 1920 et 1930, les designers européens expérimentent les sièges en porte-à-faux, les structures tubulaires, les formes allégées. Mart Stam, Marcel Breuer, Mies van der Rohe et d’autres explorent les possibilités de sièges sans pieds arrière, portés par la résistance des matériaux. Rietveld, lui, choisit une voie plus paradoxale : obtenir une radicalité comparable avec du bois massif.

Quatre plans et une ligne brisée

La Zig-Zag se comprend d’abord par sa construction. Elle se compose de quatre planches assemblées : le dossier, l’assise, le panneau oblique qui descend vers l’avant et la base posée au sol. Cette suite forme une ligne brisée, presque un diagramme. Le dessin paraît d’une grande simplicité, mais cette apparence masque une difficulté technique réelle : les points d’assemblage supportent des contraintes importantes, en particulier au niveau de l’assise et du support incliné.

Les premières versions utilisent notamment du chêne et des ferrures métalliques. Les évolutions ultérieures perfectionnent les assemblages, avec des solutions plus complexes, notamment des queues d’aronde dans certaines productions. La solidité du modèle dépend précisément de ces détails. Sans un travail rigoureux du bois et des liaisons, la chaise ne serait qu’un schéma impossible à utiliser.

C’est l’une des leçons les plus intéressantes de la Zig-Zag. Son minimalisme n’a rien d’une facilité. Moins il y a de pièces, plus chacune porte une responsabilité structurelle. Rietveld ne simplifie pas pour appauvrir ; il simplifie pour concentrer la tension dans quelques points décisifs. La chaise donne l’impression de flotter ou de basculer, alors qu’elle repose sur une construction très calculée.

Une commande tournée vers la production

La Zig-Zag est liée à la recherche d’un siège susceptible d’être produit plus largement. Les récits historiques mentionnent le rôle du grand magasin néerlandais Metz & Co, alors engagé dans la diffusion de mobilier moderne. L’idée n’est pas seulement de fabriquer une pièce expérimentale pour un cercle d’avant-garde. Rietveld cherche un modèle pouvant répondre à des contraintes de production, même si l’objet restera longtemps plus complexe à fabriquer qu’il n’en a l’air.

Cette tension entre abstraction formelle et fabrication réelle traverse toute son histoire. La chaise paraît conçue comme un pur exercice géométrique, presque une sculpture utilitaire. Pourtant, elle doit supporter le poids du corps, résister à l’usage, être assemblée avec précision, se produire en plusieurs exemplaires. Le passage du prototype à une fabrication fiable devient l’un des enjeux majeurs du modèle.

La Zig-Zag ne connaîtra pas une diffusion populaire comparable à celle des grandes chaises industrielles du XXe siècle. Sa radicalité, ses contraintes techniques et son statut de pièce manifeste limitent naturellement son usage. Mais son influence n’est pas proportionnelle à ses volumes de production. Elle a marqué l’histoire du design par la puissance de son idée : une chaise peut être réduite à une ligne structurelle continue.

Une chaise issue d’une architecture mentale

Rietveld est souvent présenté comme un architecte autant que comme un designer, et la Zig-Zag confirme cette double identité. Elle fonctionne presque comme une petite architecture. Le dossier est un mur, l’assise une dalle, le support oblique un plan porteur, la base une fondation. L’ensemble tient par l’enchaînement de surfaces plutôt que par une charpente dissimulée.

Cette lecture architecturale ne doit pas conduire à intellectualiser artificiellement l’objet. La Zig-Zag reste une chaise. Elle a une hauteur d’assise, un dossier, une orientation, une capacité de portance. Mais elle oblige à regarder différemment ce qu’est une chaise. Au lieu de multiplier les éléments verticaux et horizontaux, Rietveld organise une seule continuité. Le meuble n’apparaît plus comme un assemblage de parties autonomes, mais comme un pliage mental du bois.

Le terme de pliage est utile, même si la chaise n’est pas littéralement pliée dans une seule feuille. Visuellement, elle donne l’impression d’un plan qui change de direction pour devenir successivement dossier, assise, support et socle. Cette illusion constructive explique une grande part de sa force.

Une radicalité plus sévère que décorative

La Zig-Zag n’a pas la séduction immédiate d’un fauteuil confortable ni l’attrait décoratif d’une pièce colorée. Elle peut même sembler dure, sèche, presque ascétique. Cette sévérité fait partie de son identité. Rietveld ne cherche pas à séduire par la douceur ou par l’ornement. Il pousse une idée jusqu’au point où elle devient presque dérangeante : combien d’éléments faut-il réellement pour qu’une chaise soit encore une chaise ?

La réponse tient dans l’objet lui-même. La Zig-Zag conserve la fonction, mais retire presque tous les signes conventionnels du confort. Elle propose une assise plus conceptuelle que moelleuse, plus structurelle que domestique. Cela ne signifie pas qu’elle soit inutilisable ; cela signifie que son ambition première se situe ailleurs. Elle oblige l’utilisateur à rencontrer la logique du meuble avant de s’y installer.

Cette caractéristique explique aussi son importance dans les collections de musées. La Zig-Zag est un outil de compréhension. Elle montre, avec une clarté presque brutale, la manière dont le design moderne a pu interroger les formes les plus ordinaires de la vie quotidienne. Un objet aussi banal qu’une chaise devient le terrain d’une recherche sur la structure, la production, la réduction et l’équilibre.

Du prototype à l’édition Cassina

Comme plusieurs créations majeures de Rietveld, la Zig-Zag a connu une trajectoire faite de prototypes, de versions, de productions limitées et de rééditions. Cassina, qui a intégré plusieurs modèles du designer à son catalogue, a contribué à stabiliser la présence de la chaise dans le paysage du design contemporain. L’éditeur rappelle notamment la construction en quatre éléments de bois et l’importance des assemblages, dont les queues d’aronde dans la version actuelle.

Cette réédition joue un rôle essentiel. Elle permet à un objet historiquement exigeant de continuer à exister autrement que dans les musées ou sur le marché des pièces anciennes. Elle confirme aussi la difficulté du modèle : produire une Zig-Zag de qualité exige un savoir-faire précis, malgré l’extrême simplicité apparente de la silhouette.

Le succès éditorial tardif de la chaise montre un phénomène fréquent dans l’histoire du design. Certaines pièces ne deviennent pleinement lisibles qu’après leur époque. Trop radicales pour une diffusion massive au moment de leur création, elles finissent par être reconnues comme des points de bascule. La Zig-Zag appartient à cette famille. Son importance ne se mesure pas à son adoption domestique, mais à sa capacité à modifier la pensée du siège.

Un objet influent au-delà de sa diffusion

La Zig-Zag a influencé des designers, des architectes, des collectionneurs et des artistes bien au-delà de son usage quotidien. Elle intéresse parce qu’elle résout une contradiction : être à la fois extrêmement simple et techniquement difficile, presque abstraite et réellement fonctionnelle, modeste par ses matériaux et spectaculaire par son principe.

Son impact se perçoit dans l’attention portée ensuite aux meubles construits comme des continuités de surface, aux sièges en porte-à-faux, aux recherches sur le pli, la coque, la découpe et l’équilibre. La chaise Panton, bien plus tard, proposera un autre type de continuité, cette fois en plastique moulé. Les contextes et les techniques sont différents, mais la question demeure proche : comment produire un siège qui échappe à la structure traditionnelle des quatre pieds ?

La Zig-Zag ne préfigure pas tout à elle seule, mais elle occupe une place importante dans cette histoire. Elle montre que le bois, matériau ancien, pouvait encore porter une recherche radicale au moment où l’acier tubulaire dominait une partie de l’avant-garde européenne.

Pourquoi la chaise Zig-Zag est un objet de légende

La chaise Zig-Zag est devenue un objet de légende parce qu’elle pousse la chaise jusqu’à son seuil minimal sans la faire disparaître. Gerrit T. Rietveld retire les pieds arrière, les traverses, les accoudoirs, l’ornement et les volumes inutiles. Il conserve une succession de plans, une ligne brisée, une assise, un dossier, une base. Cette réduction transforme un meuble ordinaire en manifeste structurel.

Sa force tient à la tension entre idée et fabrication. Sur le papier, la Zig-Zag semble presque évidente. Dans l’atelier, elle devient un défi d’assemblage, de résistance et de précision. Cet écart donne à l’objet sa valeur historique. Il ne s’agit pas d’un dessin facile rendu célèbre par son étrangeté, mais d’une recherche approfondie sur ce qu’un meuble peut perdre sans cesser d’être utilisable.

Dans l’histoire du design, la Zig-Zag occupe donc une place rare. Elle n’a pas seulement renouvelé l’image de la chaise. Elle a posé une question fondamentale à tous les designers venus après elle : à partir de quel moment la simplicité devient-elle une construction exigeante ? Rietveld répond par quatre plans de bois, et cette réponse reste l’une des plus fortes du mobilier moderne.

Stefane Girard
Stefane Girard
Spécialiste de la relation client et de la qualité de service, tout d’abord dans le tourisme puis dans d’autres secteurs en tant que consultant, j’ai également géré une société de vente en ligne d’articles de luxe. Tout au long de ma vie, j’ai étudié des sujets qui m’ont permis de développer une sensibilité pour l’esthétique et l’admiration du savoir-faire de ceux qui travaillent avec passion et talent à magnifier notre quotidien : les artisans d'art. Ce site me permet de partager avec vous mes centres d’intérêt et de rendre hommage à ces artisans de l’excellence.
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