Origine botanique et géographique
Le clou de girofle est le bouton floral séché du Syzygium aromaticum (L.) Merrill & Perry – nom botanique actuel, longtemps désigné sous les synonymes Eugenia caryophyllata ou Caryophyllus aromaticus –, arbre de la famille des Myrtacées, à la même famille botanique que l’eucalyptus, le tea-tree, le myrte et le goyavier. Le terme « clou » est une transposition descriptive du bouton floral fermé en forme de petit clou, brun foncé après séchage, à tête arrondie surmontant une tige cylindrique. C’est ce bouton floral, cueilli avant ouverture et séché au soleil, qui constitue l’épice et la principale matière du giroflier.
L’arbre est un persistant tropical de 10 à 15 mètres de hauteur, à port pyramidal, dont les feuilles ovales-lancéolées sont elles aussi fortement aromatiques. Originaire des îles Moluques (archipel des îles aux Épices) en Indonésie orientale, plus précisément des îles de Ternate, Tidore, Moti, Makian et Bacan, le giroflier a pendant plusieurs siècles été confiné à ces seuls cinq îles minuscules, qui constituaient l’unique source mondiale de cette épice. La diffusion ultérieure du giroflier vers d’autres régions tropicales est un épisode majeur de l’histoire du commerce mondial, abordé plus loin.
Les principales zones de production contemporaines sont :
- l’Indonésie, premier producteur mondial, avec une production largement absorbée par l’industrie nationale du kretek (cigarettes au tabac et au clou de girofle) ;
- Madagascar, deuxième producteur mondial et premier exportateur pour la parfumerie et l’industrie aromatique internationales ; la production malgache, concentrée sur la côte est et le nord-est de l’île, est particulièrement appréciée pour ses huiles essentielles ;
- la Tanzanie, en particulier l’archipel de Zanzibar (Unguja, Pemba), historiquement le plus grand producteur mondial au XIXe et au début du XXe siècle, dont la production a fortement diminué mais conserve une réputation qualitative ;
- les Comores, producteur secondaire mais qualitatif ;
- le Sri Lanka et l’Inde (sud de l’Inde) ;
- le Brésil (notamment Bahia) ;
- et de manière plus marginale, les Antilles françaises, la Guyane, la Malaisie et plusieurs autres pays tropicaux.
Procédés d’extraction
La distillation à la vapeur d’eau du giroflier permet d’obtenir trois huiles essentielles selon la partie de la plante utilisée :
- l’huile essentielle de clous de girofle (« bud oil ») est obtenue à partir des boutons floraux séchés. Elle est considérée comme la qualité la plus fine et la plus appréciée en parfumerie, avec une signature complète et équilibrée. Le rendement est exceptionnellement élevé, de l’ordre de 15 à 20 % du poids des clous secs, ce qui en fait l’une des matières premières naturelles aux meilleurs rendements en parfumerie ;
- l’huile essentielle de feuilles de girofle (« leaf oil ») est obtenue à partir des feuilles. Sa composition est dominée par une teneur en eugénol encore plus élevée que celle des clous (souvent supérieure à 80 %), mais son profil olfactif est jugé plus rugueux, plus médicinal et moins équilibré. Elle est commercialisée à un prix inférieur et utilisée principalement pour des applications industrielles ou comme source d’eugénol ;
- l’huile essentielle de griffes (« stem oil »), obtenue à partir des tiges et pédoncules. Sa composition et son profil sont intermédiaires entre les deux précédentes, et son usage en parfumerie est limité.
L’eugénol lui-même, principal composé du clou de girofle et l’une des molécules aromatiques les plus utilisées en parfumerie, est isolé par distillation fractionnée de l’huile essentielle de feuilles principalement (plus économique). L’eugénol pur ainsi obtenu est commercialisé comme matière première à part entière et utilisé à grande échelle dans l’industrie aromatique. Il sert également de précurseur à de nombreuses autres molécules aromatiques (isoeugénol, méthyleugénol, vanilline par synthèse hémisynthétique).
L’extraction au CO2 supercritique est utilisée pour certaines productions premium, donnant un extrait à profil plus complet et plus chaud que la distillation classique.
Profil olfactif
Le profil olfactif du clou de girofle est immédiatement reconnaissable et combine plusieurs dimensions :
- une note épicée chaude puissante, immédiatement identifiable comme « clou de girofle » ;
- une dimension médicinale-pharmaceutique, qui évoque les ambiances dentaires (l’eugénol étant historiquement utilisé en odontologie comme analgésique et antiseptique) ;
- une dimension florale chaude, dérivée de la structure phénolique de l’eugénol, qui rapproche le clou de l’œillet et de plusieurs fleurs blanches ;
- une dimension boisée-sèche ;
- une note fumée-balsamique subtile en fond ;
- une chaleur générale persistante.
La puissance olfactive du clou de girofle est très élevée, ce qui conduit à l’utiliser à doses modestes en composition (généralement quelques dixièmes de pour cent à un pour cent au maximum). Au-delà, sa signature devient envahissante et peut dominer l’ensemble de la composition.
Histoire
L’histoire du clou de girofle est l’une des plus riches et des plus marquantes de l’histoire des épices, et s’entrelace avec l’histoire des grandes routes commerciales et des explorations européennes.
L’usage du clou de girofle en Chine est documenté depuis la dynastie Han (IIe siècle avant notre ère) : les fonctionnaires et courtisans étaient tenus de mâcher des clous de girofle avant de s’adresser à l’empereur, afin de purifier leur haleine. Cette pratique, transmise par les sources chinoises, constitue probablement la plus ancienne mention de l’usage cosmétique-aromatique du clou de girofle.
Le clou de girofle parvient en Europe par les routes des épices dès l’Antiquité, mais en quantités très limitées et à des prix considérables. Pline l’Ancien mentionne le clou (qu’il connaît mal) au Ier siècle. Au Moyen Âge, il fait partie des épices les plus prisées des cours européennes, utilisé en cuisine de luxe, en pharmacopée et en parfumerie de toilette (eaux et compositions destinées à parfumer la bouche, le linge, les appartements).
L’originalité géographique du clou de girofle, confiné aux seules Moluques, a déterminé une grande partie de l’histoire des grandes navigations. Au XVe et XVIe siècle, les Portugais, puis les Espagnols (Magellan), atteignent les Moluques par voies opposées (Cap de Bonne-Espérance et Pacifique). Au XVII siècle, les Néerlandais (Compagnie des Indes orientales, VOC) prennent le contrôle de l’archipel et imposent un monopole strict sur la production. Pour maintenir leur contrôle, ils détruisent systématiquement les girofliers des îles qu’ils ne contrôlent pas et organisent l’extermination des plantations sauvages, dans une opération de monopolisation commerciale d’une violence remarquable.
Ce monopole néerlandais est brisé au XVIIIe siècle par une figure remarquable : Pierre Poivre (1719-1786), administrateur français, qui réussit en plusieurs expéditions clandestines (1769-1772) à dérober des plants de giroflier et de muscadier aux Moluques et à les acclimater à l’Île de France (actuelle Maurice) et à l’Île Bourbon (actuelle Réunion). De ces îles, les girofliers se diffusent ensuite vers Madagascar, Zanzibar (introduit en 1818 par les sultans omanais) et les Comores au XIXe siècle.
Cette diffusion met fin au monopole néerlandais et démocratise progressivement le commerce du clou de girofle. Zanzibar devient au XIXe siècle le premier producteur mondial, statut qu’il conserve jusqu’au milieu du XXe siècle avant d’être supplanté par l’Indonésie pour les volumes et par Madagascar pour sa qualité de parfum.
L’isolement chimique de l’eugénol est réalisé en 1834 par les chimistes Bonastre puis Soubeiran. L’eugénol devient rapidement l’une des molécules aromatiques industrielles majeures, utilisée non seulement pour la reconstitution de l’œillet et des accords épicés, mais également comme précurseur de la vanilline synthétique dans le procédé Reimer-Tiemann (1874) qui a transformé le marché de la vanille.
L’usage moderne du clou de girofle s’établit définitivement au cours du XIXe et du XXe siècle. Plusieurs grandes fragrances de la première moitié du XXe siècle exploitent massivement le clou et l’eugénol : L’Heure Bleue de Guerlain (1912), Tabac Blond de Caron (1919), Bellodgia de Caron (1927) – chef-d’œuvre de l’accord œillet –, Cuir de Russie de Chanel (1924, reformulé 1927). La famille œillet-épicée devient l’une des familles classiques de la parfumerie féminine.
Usage contemporain et statut réglementaire
L’usage du clou de girofle et de l’eugénol en parfumerie est aujourd’hui considérablement encadré sur le plan réglementaire, en raison du potentiel sensibilisant cutané identifié de l’eugénol et de plusieurs de ses dérivés. L’eugénol est classé comme allergène cosmétique dans la réglementation européenne et fait l’objet d’un étiquetage obligatoire dans les produits cosmétiques.
L’IFRA fixe des restrictions strictes sur les concentrations maximales d’eugénol et d’huile essentielle de clou de girofle dans les produits finis, selon les catégories d’usage. Pour les produits appliqués sur la peau sans rinçage (parfums alcooliques), les seuils sont fixés à des niveaux très inférieurs à ceux historiquement utilisés en parfumerie classique. Le méthyl-eugénol, dérivé présent en faible quantité dans le clou de girofle, fait l’objet de restrictions encore plus sévères en raison d’un potentiel cancérigène identifié chez l’animal.
Ces restrictions ont profondément transformé l’usage du clou de girofle en parfumerie commerciale. Les fragrances classiques contenant historiquement des doses élevées d’eugénol (compositions œillet, orientales épicées du début du XXe siècle) ont fait l’objet de reformulations au cours des dernières décennies, généralement avec une perte de signature significative. La reconstitution de l’accord œillet authentique, fondé sur l’eugénol et l’isoeugénol, est aujourd’hui largement contrainte par ces restrictions, ce qui a contribué à la disparition pratique de la famille œillet en parfumerie contemporaine.
Malgré ces restrictions, le clou de girofle reste utilisé en parfumerie à des doses limitées, principalement pour son apport en notes épicées chaudes et pour la dimension caractéristique qu’il donne aux compositions orientales et aux accords spécifiques. Plusieurs molécules de remplacement et de modulation (eugénol modifié, dérivés synthétiques) sont également utilisées pour approcher la signature sans dépasser les seuils réglementaires.
Rôles en composition
Le clou de girofle joue en parfumerie plusieurs rôles compositionnels caractéristiques, dont l’importance historique demeure considérable même si l’usage contemporain est réduit par les contraintes réglementaires.
Son rôle le plus emblématique est celui de fondement de l’accord œillet. La fleur d’œillet (Dianthus caryophyllus), qui ne se prête pas à une extraction commercialement viable, doit être reconstituée par voie synthétique. La signature de l’œillet repose en grande partie sur l’eugénol et l’isoeugénol, présents naturellement dans la fleur d’œillet et dans le clou de girofle (le rapprochement n’est pas accidentel : l’œillet et le giroflier sont d’ailleurs étymologiquement liés par le mot grec karyophyllon). L’accord œillet classique combine eugénol, isoeugénol, esters benzyliques, salicylates et ylang-ylang, dans une construction qui était l’une des familles canoniques de la parfumerie classique. Bellodgia de Caron (1927) en demeure le chef-d’œuvre historique. La disparition pratique de l’accord œillet en parfumerie contemporaine, due aux restrictions sur l’eugénol et l’isoeugénol, constitue l’une des pertes notables de la palette compositionnelle moderne.
Le clou de girofle structure plusieurs compositions orientales classiques, où il s’accorde bien avec la vanille, le labdanum, le benjoin, l’ambre et les résines pour construire les fonds chauds-épicés des grands orientaux. Opium d’Yves Saint Laurent (1977), Coco de Chanel (1984), Cinnabar d’Estée Lauder (1978) et plusieurs autres orientaux contemporains exploitent cette fonction.
Il intervient dans les compositions cuir, où il dialogue avec le castoreum (et ses substituts modernes), le bouleau et l’isoeugénol pour construire des accords cuir-épicé chauds. Tabac Blond de Caron (1919) et Cuir de Russie de Chanel (1924/1927) en sont des exemples emblématiques.
Dans les fougères orientales et les chyprés épicés, le clou apporte une dimension épicée-chaude qui équilibre les fraîcheurs hespéridées et les fonds aromatiques.
Plus marginalement, le clou de girofle peut intervenir dans certaines compositions masculines modernes pour des effets épicés caractéristiques, à doses très modestes pour respecter les seuils réglementaires.
Accords particulièrement réussis avec :
- la rose (accord rose-œillet classique) ;
- l’ylang-ylang (accord œillet) ;
- la cannelle et les autres épices (accord épicé chaud) ;
- la vanille, le benjoin, le labdanum, le tonka (accord oriental chaud) ;
- les bois chauds (santal, cèdre, gaïac) ;
- le patchouli (orientales boisées) ;
- le tabac (orientales et tabacs) ;
- le cuir (cuir-épicé classique).
Quelques fragrances emblématiques marquées par le clou de girofle :
L’Heure Bleue (Guerlain, 1912), Tabac Blond (Caron, 1919), Cuir de Russie (Chanel, 1924/1927), Bellodgia (Caron, 1927), L’Air du Temps (Nina Ricci, 1948), Youth Dew (Estée Lauder, 1953), Opium (Yves Saint Laurent, 1977), Cinnabar (Estée Lauder, 1978), Coco (Chanel, 1984), Loulou (Cacharel, 1987), Vetiver (Guerlain), plusieurs orientaux contemporains de Tom Ford, Serge Lutens, By Kilian.
