Rose : matière première végétale en parfumerie

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Origine botanique et géographique

La rose utilisée en parfumerie appartient au genre Rosa (famille des Rosacées), qui regroupe environ 150 à 200 espèces sauvages et plusieurs dizaines de milliers de variétés horticoles. Sur cette immense diversité botanique et horticole, seules deux espèces principales soutiennent la quasi-totalité de la production parfumière mondiale, complétées par quelques espèces secondaires.

La rose de Damas (Rosa damascena Mill.) est l’espèce dominante en production mondiale, à laquelle est associée la majorité de l’essence de rose (« rose otto ») commercialisée. Son origine botanique est probablement hybride : les analyses génétiques contemporaines suggèrent qu’elle résulte d’un croisement entre Rosa gallica, Rosa moschata et Rosa fedtschenkoana, fixé au cours du Moyen Âge en Asie occidentale. Elle se présente comme un arbuste de 1,5 à 2,5 mètres de hauteur, à rameaux épineux, à fleurs rose-clair semi-doubles de 30 à 40 pétales, à signature olfactive classique-fraîche-épicée. Deux formes principales sont reconnues : la « Rosa damascena bifera » (à floraison double) et la « Rosa damascena trigintipetala » (à 30 pétales), cette dernière étant la forme cultivée en Bulgarie et en Turquie.

La rose de mai ou rose centifolia (Rosa centifolia L.) est la deuxième espèce majeure, principalement cultivée en Provence (région de Grasse) et au Maroc. Son origine remonte aux travaux des horticulteurs néerlandais des XVI et XVII siècles, qui ont fixé cette rose à cent pétales (d’où son nom centifolia) par sélection et hybridation à partir d’espèces anciennes. Elle se présente comme un arbuste à fleurs rose-pâle très doubles, plus opulentes que celles de la rose de Damas, à signature plus mielleuse-poudrée et plus chaude. Sa floraison est unique au printemps (avril-mai en Provence), d’où son nom de « rose de mai ».

Plusieurs autres espèces interviennent ponctuellement en parfumerie : la Rosa gallica (rose de Provins, espèce historique fondatrice de la parfumerie rose européenne, aujourd’hui marginale), la Rosa alba (rose blanche, utilisée en Bulgarie pour des productions complémentaires), la Rosa moschata (rose musquée), et la Rosa rugosa (rose rugueuse, parfois utilisée en Chine et en Asie centrale).

Les principales zones de production contemporaines sont :

  • la Bulgarie, et particulièrement la célèbre « Vallée des Roses » (Rosova Dolina) autour de Kazanlak entre les chaînes du Stara Planina et du Sredna Gora, premier producteur mondial historique de rose de Damas ;
  • la Turquie, notamment la région d’Isparta dans l’Anatolie occidentale, deuxième producteur mondial de rose de Damas (et premier producteur certaines années, le marché turc et bulgare se disputant la première place selon les récoltes) ;
  • l’Iran (régions de Kashan et Fars notamment), producteur traditionnel de la rose de Damas depuis des millénaires, à la production aujourd’hui orientée principalement vers l’eau de rose ;
  • le Maroc, et particulièrement la vallée de Kalâat M’Gouna dans l’Atlas, productrice à la fois de rose de Damas et de rose centifolia ;
  • l’Inde (Madhya Pradesh, Uttar Pradesh) ;
  • la France (région de Grasse, dont la production de rose centifolia demeure prestigieuse malgré sa taille modeste — quelques dizaines d’hectares préservés par des accords avec les grandes maisons de luxe) ;
  • l’Égypte, la Chine (Yunnan, Shandong, Xinjiang), l’Afghanistan, le Pakistan.

Procédés d’extraction

La rose donne lieu à plusieurs matières premières distinctes, obtenues par des procédés différents et présentant des profils complémentaires.

L’essence de rose ou « rose otto » est obtenue par hydrodistillation ou distillation à la vapeur des pétales frais. Le procédé traditionnel bulgare implique généralement deux distillations successives : une première distillation des pétales produit un mélange d’huile essentielle et d’eau de rose ; cette eau de rose est ensuite redistillée pour récupérer les composés odorants hydrosolubles, qui sont combinés à la première essence pour former l’essence complète. Le rendement est extrêmement faible : environ 3 000 à 5 000 fleurs pour obtenir 1 gramme d’essence, soit l’équivalent d’environ 3 à 4 tonnes de pétales pour produire 1 kilogramme d’essence. Cette extrême concentration explique le prix très élevé de l’essence de rose, qui figure parmi les matières premières naturelles les plus coûteuses au monde.

L’absolu de rose est obtenu par extraction au solvant volatil (hexane principalement) des pétales frais, donnant une concrète ensuite traitée à l’éthanol pour fournir l’absolu. Le rendement est nettement supérieur à celui de la distillation — environ 0,2 à 0,3 % d’absolu par rapport au poids de pétales —, et le profil olfactif obtenu est différent de celui de l’essence : plus chaud, plus mielleux, plus complet, mais moins frais. L’absolu est particulièrement utilisé pour la rose centifolia, qui donne par cette voie ses matières les plus prestigieuses.

L’eau de rose (hydrolat), sous-produit de la distillation, est commercialisée séparément. C’est l’un des hydrolats les plus connus, utilisé en cuisine (notamment dans les pâtisseries moyen-orientales), en cosmétique et en parfumerie alcoolique.

L’absolu d’eau de rose (rare et coûteux) est obtenu par extraction au solvant de l’eau de rose elle-même, permettant de récupérer les composés hydrosolubles que ni la distillation ni l’extraction directe ne capturent intégralement. Cette matière premium combine la fraîcheur de l’essence et la complexité de l’absolu.

L’extraction au CO2 supercritique de la rose est aujourd’hui pratiquée pour des productions de très haute gamme, donnant un extrait à profil particulièrement fidèle à la fleur fraîche.

Le headspace permet aussi de reconstituer la signature de la rose vivante, qui présente des nuances que les extractions classiques ne capturent pas intégralement.

Profil olfactif

Le profil olfactif combine :

  • une dimension rosée centrale ;
  • une note fraîche-citronnée légère ;
  • une dimension miellée chaude ;
  • une note fruitée-pomme-prune caractéristique ;
  • une dimension épicée délicate ;
  • une touche verte-thé apportée par les rose oxides ;
  • une dimension animale très discrète en fond.

Les différences entre origines sont significatives. La rose de Damas bulgare est généralement plus fraîche-citronnée ; la turque très voisine. La rose marocaine est plus chaude et épicée. La rose iranienne est plus classique-fraîche. La rose centifolia française (rose de mai) est nettement plus mielleuse-chaude-poudrée, avec une dimension « rose ancienne » caractéristique. La rose chinoise offre des profils variables selon les variétés cultivées.

Histoire

L’histoire de la rose en parfumerie traverse au moins cinq millénaires et constitue probablement l’histoire culturelle la plus dense de toute matière première végétale.

L’usage ancien de la rose est documenté dès la civilisation sumérienne (3e millénaire avant notre ère). En Égypte antique, les pétales de rose figurent dans les onguents rituels, et plusieurs sources mentionnent leur usage dans les bains de la reine Cléopâtre. La Mésopotamie et la Perse antiques cultivaient des roses pour des usages cosmétiques et rituels.

L’identification de la distillation comme procédé efficace pour extraire l’essence de rose remonte au monde arabo-persan médiéval. Avicenne (Ibn Sina, 980-1037), philosophe et médecin perse, est traditionnellement crédité du perfectionnement de l’alambic pour la distillation efficace de l’eau de rose, bien que le procédé existât sous des formes plus rudimentaires antérieurement. La Perse médiévale a constitué pendant des siècles le centre mondial de la production d’eau de rose, exportée vers le monde arabe, l’Inde et progressivement l’Europe.

La rose et son eau distillée occupent une place centrale dans la culture islamique : usage rituel (purification, ablutions), usage cosmétique, usage culinaire (loukoum, pâtisseries persanes, indiennes et ottomanes), usage poétique (la poésie soufie persane — Rumi, Hafez, Saadi — fait de la rose un symbole d’amour mystique fondamental).

L’arrivée de la rose distillée en Europe se fait progressivement entre les Croisades (qui mettent les Européens en contact avec les techniques de distillation arabes) et le Moyen Âge tardif. La rose de Provins (Rosa gallica officinalis) devient au XIIIe siècle la rose officinale française, cultivée massivement autour de Provins en Brie pour la production de pétales séchés à fin médicinale et parfumière.

La rose centifolia est sélectionnée et fixée par les horticulteurs néerlandais entre la fin du XVIe et le début du XVIIe siècle. Sa culture parfumière s’établit progressivement à Grasse au cours du XVIIe siècle, en accompagnement de l’essor de la parfumerie grassoise.

La rose de Damas est cultivée en Bulgarie depuis le XVIIe siècle, et plus particulièrement organisée commercialement dans la Vallée des Roses à partir du XVIIIe-XIXe siècle. La Bulgarie devient au XIXe siècle le premier producteur mondial d’essence de rose, statut qu’elle conserve aujourd’hui (en concurrence avec la Turquie).

L’usage moderne de la rose est si universel dans les compositions classiques et contemporaines qu’il est difficile de nommer une famille olfactive qui n’en fait pas usage.

Usage contemporain

Les enjeux contemporains de la filière rose incluent :

  • la fluctuation des prix liée aux récoltes variables et aux tensions de demande ;
  • le changement climatique affectant les principales zones productrices (canicules en Bulgarie et en Turquie, sécheresses dans l’Atlas marocain) ;
  • la préservation de la rose centifolia de Grasse par des partenariats entre les grandes maisons de luxe (Chanel, Dior, Lancôme) et les producteurs locaux ;
  • la traçabilité et les certifications (biologique, équitable) ;
  • la concurrence entre origines et entre essence/absolu pour différents usages.

Rôles en composition

La rose joue en parfumerie un nombre considérable de rôles caractéristiques, qui en font l’une des matières les plus polyvalentes et les plus structurantes de la palette.

Son rôle le plus emblématique est celui de matière centrale des compositions florales, où elle peut tenir la note dominante (compositions « soliflores rose » exploitant la rose comme matière revendiquée) ou intervenir dans des bouquets floraux complexes en accord avec d’autres absolus (jasmin, ylang-ylang, tubéreuse, fleur d’oranger, violette, iris).

Dans les familles classiques :

  • en chyprés, la rose est traditionnellement présente en cœur (rose-jasmin-cœur fruit-mousse de chêne en fond) ;
  • en orientaux, elle apporte une dimension florale chaude qui dialogue avec vanille-labdanum-baumes ;
  • en fougères, elle est moins centrale mais figure souvent en cœur ;
  • en hespéridées, elle peut intervenir comme modulateur en cœur ;
  • en cuirs, l’accord rose-cuir est l’un des plus caractéristiques (Tabac Blond, Cuir de Russie, etc.) ;
  • en florales-fruitées modernes, la rose dialogue avec les notes fruitées synthétiques (framboise, litchi, pêche).

Dans les familles contemporaines :

  • en gourmands, l’accord rose-cacao ou rose-vanille ouvre des possibilités modernes (Coromandel, Mon Guerlain) ;
  • en orientaux-modernes, la rose-oud est devenue l’une des combinaisons signatures depuis les années 2000 (très nombreuses compositions de niche) ;
  • en florales-aquatiques, la rose moderne apporte une dimension classique dans des structures contemporaines.

La rose dialogue avec pratiquement toutes les autres matières de la palette des parfums. Ses partenaires de prédilection incluent : jasmin (bouquet floral canonique), violette et iris (poudrés-floraux), oud (orientales modernes), patchouli (chyprés-orientaux), vanille (rose-vanillée), cacao (rose-chocolat), safran (rose-safran orientale), ambre gris (rose-marine), muscs (rose-musc moderne), cuir (rose-cuir classique), bois divers (rose-bois), agrumes (rose-bergamote), fruits (rose-framboise, rose-litchi).

Pratiquement toutes les grandes fragrances historiques contiennent de la rose à des doses variables : Jicky (1889), L’Heure Bleue (1912), Chanel N°5 (1921), Mitsouko (1919), Joy (1930), Femme (1944), Diorissimo (1956), Chamade (1969), Nahéma (1979), Paris (1983), Coco (1984), Trésor (1990), Lancôme La Vie Est Belle (2012) et un nombre quasi infini d’autres exemples.

La parfumerie contemporaine continue d’inventer des usages renouvelés de la rose, témoignant de l’inépuisable richesse créative de cette matière millénaire.

Stefane Girard
Stefane Girard
Spécialiste de la relation client et de la qualité de service, tout d’abord dans le tourisme puis dans d’autres secteurs en tant que consultant, j’ai également géré une société de vente en ligne d’articles de luxe. Tout au long de ma vie, j’ai étudié des sujets qui m’ont permis de développer une sensibilité pour l’esthétique et l’admiration du savoir-faire de ceux qui travaillent avec passion et talent à magnifier notre quotidien : les artisans d'art. Ce site me permet de partager avec vous mes centres d’intérêt et de rendre hommage à ces artisans de l’excellence.
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