Sur les rives du lac de Côme, le grand théâtre de la carrosserie automobile
Il existe des concours automobiles qui célèbrent la rareté, d’autres qui consacrent la restauration, la provenance ou la puissance d’un pedigree. Le Concorso d’Eleganza Villa d’Este occupe une place à part : il a conservé le lien direct avec l’âge d’or des carrossiers, lorsque les plus belles automobiles n’étaient pas seulement des machines de prestige, mais des commandes de style, de goût, de rang et de représentation.
À Cernobbio, sur les rives du lac de Côme, le cadre ne sert pas de simple décor. Le Grand Hotel Villa d’Este appartient à l’identité même du concours. Les pelouses, les façades, la lumière du lac et la proximité de Villa Erba forment un écrin étroitement lié à la mise en scène des voitures. Ici, la mécanique n’est jamais dissociée de la ligne, de la proportion, de la qualité d’exécution et de l’histoire de la carrosserie européenne.
Une naissance en 1929, dans le monde des grandes carrosseries
Le concours voit le jour en 1929 sous le nom de Coppa d’Oro Villa d’Este. Il ne s’agit pas alors d’un rassemblement d’automobiles anciennes, mais d’une vitrine dédiée aux nouveautés du moment. Dans l’Italie de l’entre-deux-guerres, l’automobile de prestige passe encore largement par le travail des carrossiers. Les châssis fournis par les constructeurs deviennent des automobiles complètes entre les mains de maisons comme Touring, Castagna, Stabilimenti Farina, Ghia ou Pinin Farina.
Cette origine donne au concours son identité profonde. Villa d’Este n’est pas né comme une réunion nostalgique, mais comme un lieu de présentation pour des voitures contemporaines, destinées à séduire une clientèle cultivée, fortunée, sensible à la ligne autant qu’à la technique. À l’époque, l’automobile de luxe se rapproche encore de la commande vestimentaire ou mobilière : un châssis, une carrosserie, des finitions, une allure adaptée au propriétaire.
Le concours se développe dans un contexte où la carrosserie italienne connaît une vitalité remarquable. Les voitures présentées ne sont pas seulement jugées pour leur rareté, mais pour la maîtrise des volumes, le dessin des ailes, la fluidité d’un pavillon, l’équilibre d’une calandre, la justesse d’un habitacle. La beauté automobile se lit alors dans des détails de construction que la production industrielle de masse fera progressivement disparaître.
Des interruptions, puis une renaissance patrimoniale
Comme beaucoup de rendez-vous liés à l’automobile de prestige, Villa d’Este traverse des périodes discontinues. Les bouleversements historiques, l’évolution de l’industrie, la transformation du marché automobile et le recul progressif des grandes carrosseries indépendantes modifient profondément le rôle de ce type d’événement. Le concours ne peut plus rester uniquement une vitrine de nouveautés, puisque le monde qui l’a vu naître s’efface peu à peu.
Sa renaissance moderne s’appuie précisément sur cette mémoire. Au lieu de devenir un salon automobile classique, le Concorso d’Eleganza Villa d’Este s’oriente vers la célébration des automobiles historiques, des pièces de concours, des prototypes, des modèles uniques et des créations à forte valeur de style. BMW Group devient mécène en 1999, puis BMW Group Classic organise l’événement avec le Grand Hotel Villa d’Este à partir de 2005. Ce cadre institutionnel donne au concours une stabilité durable, tout en conservant un format volontairement sélectif.
Cette évolution explique la singularité du rendez-vous. Villa d’Este ne cherche pas à rivaliser par la quantité. Le plateau reste resserré, souvent autour d’une cinquantaine de voitures, réparties dans des classes thématiques. Cette sélection limite l’effet d’accumulation et renforce la lecture individuelle des automobiles. Un modèle exposé sur les pelouses du lac de Côme n’est pas noyé dans une foule de carrosseries comparables : il se détache, circule, se présente, se raconte par sa ligne et par son parcours.
Un concours de style avant d’être un simple palmarès
Le vocabulaire du concours peut prêter à confusion. Derrière le mot « élégance », il ne s’agit pas d’une appréciation vague ou mondaine. À Villa d’Este, le jugement porte sur un ensemble de critères qui relèvent autant de l’histoire automobile que de la culture du dessin industriel : authenticité, qualité de conservation ou de restauration, intérêt historique, rareté, cohérence de la carrosserie, importance du constructeur, place du modèle dans son époque.
Le Trofeo BMW Group, attribué par le jury, distingue le Best of Show. La Coppa d’Oro Villa d’Este, liée à l’histoire originelle du concours, conserve une valeur symbolique forte, notamment par son ancrage dans le vote du public. Cette coexistence entre jury d’experts et regard des visiteurs donne au concours une double lecture : l’une plus savante, attentive aux provenances et aux restaurations ; l’autre plus immédiate, sensible à la présence d’une automobile, à sa silhouette, à son pouvoir d’attraction.
La parade joue un rôle central. Une voiture de concours n’est pas seulement examinée à l’arrêt. Lorsqu’elle avance devant le jury et les invités, son empattement, sa hauteur, sa sonorité, sa manière de prendre la lumière, la position du conducteur et la lisibilité de ses lignes apparaissent autrement. Villa d’Este rappelle ainsi qu’une automobile a été conçue pour se mouvoir, non pour rester figée dans une galerie.
Le règne des carrossiers, toujours présent en filigrane
La force du Concorso d’Eleganza Villa d’Este tient à sa capacité à faire dialoguer plusieurs périodes de l’histoire automobile sans les confondre. Les voitures d’avant-guerre y occupent naturellement une place majeure, car elles portent l’âge des châssis habillés par des carrossiers indépendants. Une Alfa Romeo, une Bugatti, une Lancia, une Isotta Fraschini ou une Delahaye de cette période ne se résume pas à une marque : elle engage aussi le nom d’un atelier, d’un dessin, parfois d’un commanditaire.
Les décennies d’après-guerre prolongent cette culture sous une autre forme. Les grands coupés italiens, les berlinettes de compétition, les prototypes de salon et les GT à carrosserie spéciale témoignent d’un moment où les studios de style deviennent des acteurs décisifs de l’imaginaire automobile. Touring Superleggera, Zagato, Bertone, Pininfarina ou Ghia ont contribué à faire de l’Italie l’un des centres mondiaux du dessin automobile. À Villa d’Este, leurs créations ne sont pas traitées comme de simples curiosités de collection : elles constituent la mémoire vivante du concours.
Cette dimension distingue Villa d’Este de nombreux rassemblements de prestige. Le lieu ne célèbre pas seulement la voiture comme objet de collection, mais la carrosserie comme langage. Une aile ponton, une ligne de toit fuyante, une poupe tronquée, un pare-brise panoramique ou une calandre dessinée comme un élément architectural deviennent des indices d’époque. Le concours apprend à regarder l’automobile comme une construction de proportions et de métiers.
Villa Erba et l’ouverture au public
Le Grand Hotel Villa d’Este conserve la dimension la plus exclusive du rendez-vous, mais l’événement s’est aussi ouvert au public grâce à Villa Erba. Cette extension permet d’accueillir les Public Days, les rassemblements de clubs, les présentations thématiques et l’événement Amici & Automobili – Wheels & Weisswürscht Lake Como. L’équilibre est important : le concours garde son atmosphère sélective, mais il ne reste pas totalement fermé à ceux qui viennent pour voir, apprendre et photographier.
Villa Erba donne une respiration différente à l’ensemble. Le parc accueille un public plus large, des amateurs venus de plusieurs pays, des clubs, des modèles historiques ou plus récents, parfois moins institutionnels que les voitures inscrites au concours principal. Cette partie du rendez-vous contribue à ancrer Villa d’Este dans une culture automobile vivante, moins intimidante, sans diluer le niveau d’exigence du concours central.
Ce dispositif reflète aussi l’évolution actuelle des grands événements automobiles. Les concours ne peuvent plus se limiter à un cercle étroit de collectionneurs. Ils doivent transmettre une culture, montrer des archives roulantes, attirer de nouvelles générations d’amateurs et replacer l’automobile ancienne dans une histoire plus large des formes, des matériaux, des savoir-faire et des usages.
Les concept cars, un lien avec l’origine du concours
Villa d’Este ne se limite pas aux voitures historiques. La présence de concept cars et de prototypes contemporains renoue avec l’esprit des premières éditions, lorsque le concours présentait des créations nouvelles. Ce choix évite de figer l’événement dans une nostalgie pure. Il rappelle que l’automobile de prestige a toujours été liée à la projection : imaginer une ligne, tester une posture, annoncer une direction esthétique ou technique.
BMW y a régulièrement présenté des études de style, des concepts et des créations liées à son histoire ou à ses marques. Cette présence peut être lue de deux manières. D’un côté, elle inscrit fortement l’événement dans l’univers du groupe allemand, partenaire majeur du concours. De l’autre, elle prolonge la fonction originelle de Villa d’Este : offrir un lieu à des automobiles qui ne relèvent pas toujours de la production courante, mais d’une forme de démonstration culturelle et industrielle.
La cohabitation entre voitures anciennes et concepts récents fonctionne lorsque le regard reste cohérent. Une Alfa Romeo carrossée dans les années 1930 et un prototype contemporain ne racontent pas la même époque, mais tous deux posent une question comparable : comment donner à l’automobile une présence qui dépasse sa fiche technique ?
Un concours plus intime que spectaculaire
Dans la hiérarchie mondiale des concours d’élégance, Villa d’Este est souvent cité aux côtés de Pebble Beach, du Concours of Elegance britannique, d’Amelia Island ou de Chantilly Arts & Élégance. Sa différence tient à l’échelle. Pebble Beach impressionne par son ampleur, son influence sur le marché et son rôle central dans la culture américaine de la collection. Villa d’Este cultive une approche plus resserrée, plus européenne, plus liée à la sociabilité des grands hôtels et à la mémoire des carrossiers.
Le lac de Côme joue un rôle essentiel dans cette perception. La proximité de l’eau, les jardins, l’architecture de la villa et la circulation maîtrisée des voitures créent une atmosphère que peu de concours peuvent reproduire. L’événement possède une dimension presque chorégraphique : les automobiles ne sont pas seulement alignées, elles apparaissent dans un décor qui valorise les volumes et les surfaces.
Cette intimité ne signifie pas discrétion. Les voitures présentes appartiennent souvent au plus haut niveau de la collection internationale. Certaines ont des provenances remarquables, d’autres sortent de restaurations longues et coûteuses, d’autres encore réapparaissent après des décennies de vie privée. Villa d’Este reste un lieu de consécration : un prix obtenu sur ses pelouses renforce considérablement la visibilité d’une automobile dans le monde des collectionneurs.
Ce que Villa d’Este dit de l’automobile de prestige
Le Concorso d’Eleganza Villa d’Este rappelle une évidence parfois oubliée : l’automobile de luxe ne se comprend pas seulement par la performance, le prix ou la rareté. Elle se comprend aussi par la qualité d’un dessin, par la cohérence d’une commande, par le travail des ateliers, par l’histoire d’un propriétaire, par la justesse d’une restauration.
Dans un monde automobile dominé par les plateformes industrielles, les normes, les volumes de production et les stratégies de marque, Villa d’Este préserve la mémoire d’un temps où une voiture pouvait naître d’un dialogue entre un constructeur, un carrossier et un client. Cette culture n’a pas totalement disparu, mais elle a changé de nature. Les modèles uniques, les séries très limitées, les départements de personnalisation et les restaurations de haut niveau en sont aujourd’hui les héritiers les plus visibles.
Le concours n’est donc pas seulement un rendez-vous mondain au bord du lac. Il est l’un des rares lieux où l’automobile est jugée comme un objet complet : technique, ligne, histoire, état, provenance, présence. Cette exigence explique son rang. Villa d’Este n’a pas besoin de l’excès pour exister. Sa force réside dans une forme de précision : peu de voitures, beaucoup d’histoire, un décor immédiatement identifiable, une mémoire directe de la grande carrosserie.
Près d’un siècle après sa création, le Concorso d’Eleganza Villa d’Este demeure l’un des rendez-vous majeurs de la culture automobile mondiale. Non parce qu’il expose les voitures les plus célèbres en quantité, mais parce qu’il sait encore faire comprendre pourquoi certaines automobiles dépassent leur fonction. Sur les rives du lac de Côme, elles retrouvent ce pour quoi elles furent conçues : être vues, jugées, conduites, admirées, puis replacées dans une histoire qui appartient autant aux ingénieurs qu’aux dessinateurs, aux artisans et aux collectionneurs.
