Designer de légende : Gerrit T. Rietveld

Issu du mouvement De Stijl, il conçoit des meubles faits d’éléments plats faciles à assembler, produits en petite série dès les années 1930

Envie de revisiter l’ensemble de votre décoration intérieure ? Trouvez votre style en parcourant l’histoire du mobilier ou du design, inspirez-vous des objets de légende imaginés par les plus grands designers et vous serez à même de choisir les meilleures marques et artisans qui font l’actualité des magazines.

Gerrit T. Rietveld a donné au design moderne l’une de ses expressions les plus radicales. Ébéniste devenu architecte, il conçoit des meubles comme des constructions spatiales, puis transpose ces principes dans la maison Schröder. Son œuvre fait du siège, du mur, du plan et de la couleur les éléments d’un même langage.

Un ébéniste devenu architecte de l’espace moderne

Gerrit Thomas Rietveld occupe une place essentielle dans l’histoire du design et de l’architecture modernes. Son nom reste attaché à deux œuvres majeures : la chaise Rouge et Bleue, conçue à partir de la fin des années 1910, et la maison Schröder, construite à Utrecht en 1924 pour Truus Schröder-Schräder. Ces deux créations suffiraient déjà à lui assurer une place parmi les grands créateurs du XXe siècle. Mais son parcours est plus vaste : meubles, maisons, boutiques, chaises, tables, systèmes de construction, intérieurs et expérimentations autour de l’espace.

Né à Utrecht en 1888, Rietveld commence par apprendre le métier d’ébéniste dans l’atelier de son père. Cette formation manuelle est déterminante. Contrairement à plusieurs architectes modernistes passés directement par les écoles ou les bureaux, il connaît d’abord le bois, l’assemblage, les proportions d’un meuble, la résistance d’une pièce, la précision d’une coupe. Son modernisme ne vient pas d’un rejet abstrait du métier. Il part de la construction.

En 1917, il ouvre son propre atelier de mobilier à Utrecht. Très vite, il s’éloigne du meuble traditionnel pour chercher des formes plus élémentaires, fondées sur la ligne, le plan, la structure visible. Sa rencontre avec les idées de De Stijl, autour de Theo van Doesburg, Piet Mondrian et d’autres artistes néerlandais, va donner à cette recherche une cohérence plus forte. Le meuble devient un espace en réduction.

De Stijl, la ligne et le plan

Le mouvement De Stijl, fondé aux Pays-Bas en 1917, défend une abstraction radicale fondée sur les lignes horizontales et verticales, les couleurs primaires, le noir, le blanc, le gris, la réduction des formes et la recherche d’un ordre plastique universel. Dans la peinture, Mondrian en donne l’expression la plus célèbre. Dans le mobilier et l’architecture, Rietveld en sera l’un des interprètes les plus puissants.

Chez Rietveld, les principes de De Stijl ne restent pas à la surface de l’objet. Ils organisent sa structure. Une chaise n’est plus conçue comme une masse sculptée ou un assemblage dissimulé sous un rembourrage. Elle devient un ensemble de barres et de plans. Les éléments gardent leur autonomie visuelle. Le dossier, l’assise, les accoudoirs et la structure semblent presque flotter les uns par rapport aux autres.

Cette manière de concevoir rompt avec l’idée traditionnelle du meuble comme volume plein. Rietveld ouvre la chaise, la décompose, la rend lisible. Le vide compte autant que le bois. L’espace circule à travers la structure. Cette approche explique l’importance de son œuvre : il ne modernise pas seulement le style du mobilier, il modifie la manière de comprendre sa construction.

La chaise Rouge et Bleue, une peinture dans l’espace

La chaise Rouge et Bleue constitue l’un des objets les plus célèbres du design moderne. Le MoMA rappelle que Rietveld conçoit d’abord la chaise en 1918, avant que le schéma de couleurs associé à De Stijl — rouge, jaune, bleu et noir — ne soit appliqué autour de 1923. Cette précision est importante : la chaise n’est pas née colorée dès son premier état. La couleur vient renforcer ultérieurement sa lecture abstraite.

L’objet repose sur une structure de lattes et de plans. Les montants noirs définissent une armature orthogonale. L’assise bleue et le dossier rouge apparaissent comme deux surfaces indépendantes, posées dans l’espace. Les extrémités jaunes accentuent la logique constructive. La chaise semble moins fabriquée pour épouser le corps que pour rendre visible un système de forces, de directions et de plans.

Cette radicalité a souvent fasciné autant qu’elle a dérouté. La chaise Rouge et Bleue n’est pas la plus confortable des assises modernes. Son importance se situe ailleurs. Elle transforme le meuble en manifeste. Elle traduit dans le bois une recherche plastique proche de la peinture abstraite, mais rendue tridimensionnelle. L’utilisateur ne regarde plus seulement une composition ; il peut s’y asseoir.

La chaise a parfois été décrite comme une peinture de Mondrian devenue meuble. L’image est séduisante, mais elle ne doit pas effacer la spécificité de Rietveld. Là où la toile reste plane, la chaise engage le corps, le poids, l’équilibre et l’usage. Elle prouve que l’abstraction peut entrer dans l’espace domestique, même au prix d’une certaine austérité.

Construction, assemblage et lisibilité

La force de Rietveld tient à la clarté constructive de ses meubles. Les assemblages ne disparaissent pas. Les pièces ne cherchent pas à former un volume continu. Les éléments restent distincts, presque indépendants, comme si le meuble pouvait être lu en un seul regard. Cette transparence du projet vient de sa formation d’ébéniste, mais aussi de sa volonté de rompre avec le mobilier massif.

La chaise Rouge et Bleue montre cette logique avec une grande netteté. Les barres structurent l’objet. Les plans indiquent les surfaces d’appui. Les couleurs hiérarchisent les éléments. Rien ne semble arbitraire. L’objet peut paraître difficile, mais il est parfaitement compréhensible. On voit comment il tient, comment il s’organise, comment les parties dialoguent.

Cette lisibilité deviendra l’un des grands thèmes du design moderne. Beaucoup de créateurs chercheront ensuite à rendre la structure apparente, à distinguer support et surface, à réduire le meuble à quelques composants essentiels. Rietveld figure parmi ceux qui ont poussé cette logique très loin, dès les premières décennies du XXe siècle.

La maison Schröder, De Stijl habité

La maison Schröder, construite en 1924 à Utrecht pour Truus Schröder-Schräder, représente le prolongement architectural le plus célèbre des recherches de Rietveld. L’UNESCO rappelle que cette petite maison familiale, avec son intérieur et son arrangement spatial flexible, constitue un manifeste des idéaux de De Stijl et l’une des œuvres majeures du Mouvement moderne.

Le bâtiment ne ressemble pas à une maison traditionnelle. Les façades sont composées de plans, de lignes, de surfaces blanches, grises, noires et colorées. Les balcons, fenêtres, murs et poteaux semblent appartenir à une composition ouverte, sans masse dominante. La maison se présente comme un assemblage de plans dans l’espace, presque comme une version habitable des principes visibles dans la chaise Rouge et Bleue.

L’intérieur est tout aussi important. À l’étage, des cloisons mobiles permettent de transformer l’espace selon les moments de la journée. Les pièces ne sont pas figées une fois pour toutes. Elles peuvent s’ouvrir, se fermer, se recomposer. Cette flexibilité répond aux souhaits de Truus Schröder, qui voulait une maison libérée des conventions domestiques pesantes.

La maison Schröder montre que Rietveld ne pense pas le meuble d’un côté et l’architecture de l’autre. Les deux domaines relèvent d’une même recherche spatiale. Une chaise, une pièce, une façade ou un plan intérieur peuvent être construits par lignes, plans, couleurs et vides.

Truus Schröder, une commanditaire décisive

Il serait impossible de comprendre la maison Schröder sans évoquer Truus Schröder-Schräder. Elle n’est pas seulement la cliente du projet. Elle participe à la réflexion sur le mode de vie que la maison doit rendre possible. Veuve, mère de trois enfants, elle souhaite un intérieur ouvert, flexible, moderne, en rupture avec les conventions bourgeoises. Son dialogue avec Rietveld est décisif.

Cette collaboration rappelle que l’histoire du design et de l’architecture ne se limite pas aux seuls auteurs reconnus. Les commanditaires, leurs besoins, leurs convictions et leurs choix jouent un rôle majeur. Truus Schröder demande une maison capable d’accompagner une nouvelle manière de vivre. Rietveld donne une forme architecturale à cette attente.

Le résultat est d’une modernité rare pour 1924. La maison ne propose pas seulement une image nouvelle. Elle transforme les usages : dormir, travailler, circuler, ouvrir, fermer, partager, isoler. La flexibilité intérieure n’est pas un détail technique ; elle traduit une conception plus libre de l’habitat.

La couleur comme outil de construction

Chez Rietveld, la couleur ne sert pas seulement à décorer. Elle clarifie la structure, distingue les éléments, accentue les directions. Dans la chaise Rouge et Bleue, le rouge, le bleu, le jaune et le noir permettent de lire les plans et les lignes. Dans la maison Schröder, la couleur marque certains points de tension, souligne les composants et donne une dimension plastique aux façades comme aux intérieurs.

Cette conception vient directement de De Stijl, mais Rietveld lui donne une dimension constructive. La couleur n’est pas appliquée pour embellir un objet terminé. Elle participe à son intelligence. Elle aide à comprendre la séparation des éléments, leur autonomie, leur rapport à l’espace.

Cette approche aura une grande influence sur le design moderne, même chez des créateurs qui n’adopteront pas les couleurs primaires de De Stijl. L’idée qu’une couleur puisse révéler une structure, organiser une surface ou transformer la perception d’un volume deviendra un outil important dans l’architecture et le mobilier du XXe siècle.

La Zig-Zag Chair, quatre plans et un défi structurel

En 1934, Rietveld conçoit la Zig-Zag Chair. Le MoMA conserve un exemplaire daté de cette année, en chêne avec ferrures en laiton. L’objet semble d’une simplicité extrême : quatre planches assemblées selon une ligne brisée forment l’assise, le dossier et le support. La chaise n’a ni pieds arrière, ni accoudoirs, ni structure traditionnelle. Elle tient par la continuité de ses plans et par la précision de ses assemblages.

La Zig-Zag Chair pousse plus loin encore la réduction du siège. Là où la chaise Rouge et Bleue décomposait l’objet en lignes et plans séparés, la Zig-Zag condense la chaise en une succession de surfaces. Le profil en Z donne son nom à l’objet. Sa radicalité vient de cette évidence presque impossible : une chaise réduite à quatre éléments principaux.

L’objet pose une question structurelle autant qu’esthétique. Comment faire tenir une assise sans piètement conventionnel ? Comment assurer la résistance du bois au point de jonction ? Comment donner à une forme aussi abstraite une stabilité suffisante ? Rietveld répond par des assemblages précis, des renforts et un contrôle attentif de la construction.

La Zig-Zag Chair est moins colorée, moins directement associée à l’image de De Stijl que la Rouge et Bleue. Elle est pourtant tout aussi importante. Elle montre la persistance de la recherche de Rietveld : réduire, clarifier, expérimenter, faire du meuble un problème spatial et structurel.

Le fauteuil Utrecht, une autre modernité

En 1935, Rietveld conçoit le fauteuil Utrecht pour le grand magasin Metz & Co. à Amsterdam. Cette pièce montre une autre facette de son travail. Le fauteuil est rembourré, plus confortable, plus directement compatible avec l’usage domestique. Ses lignes restent géométriques, mais l’objet accepte une douceur et une présence textile que les meubles De Stijl les plus radicaux ne recherchaient pas.

Le fauteuil Utrecht montre que Rietveld n’est pas prisonnier d’un seul vocabulaire. Il peut passer de la structure ouverte en lattes à un siège plus enveloppant. Il ne renonce pas à la clarté géométrique, mais il l’adapte à une demande différente : produire un fauteuil moderne, confortable, destiné à une diffusion commerciale.

Cette pièce rappelle que son œuvre ne se limite pas aux manifestes. Rietveld travaille aussi pour des clients, des fabricants, des commerces, des intérieurs réels. Il cherche à rendre la modernité praticable, même lorsqu’il conserve une grande rigueur formelle.

Des meubles pour une vie moderne

Le mobilier de Rietveld doit être replacé dans un projet plus large : transformer la vie quotidienne. Les chaises, tables, buffets, luminaires ou intérieurs ne sont pas des exercices isolés. Ils participent à une idée de l’habitat moderne, plus libre, plus ouvert, plus lisible. Le meuble ne doit pas encombrer l’espace. Il doit l’organiser.

Cette dimension explique l’importance des meubles intégrés, des rangements, des éléments construits et des rapports entre objet et architecture dans son œuvre. Rietveld pense souvent le mobilier comme partie d’un lieu. Dans la maison Schröder, les meubles, les couleurs, les parois mobiles et les volumes participent d’un même ensemble. Le mobilier n’est pas posé après coup. Il appartient au projet.

Cette approche influencera de nombreux architectes-designers. Elle annonce une manière de concevoir l’intérieur comme système, avec meubles, cloisons, couleurs, éclairage et structure intégrés. Rietveld fait partie de ceux qui ont montré que le design moderne devait penser l’espace habité dans son ensemble.

Après De Stijl, une œuvre plus longue qu’on ne le croit

Rietveld est souvent réduit à sa période De Stijl et à quelques objets mythiques. Pourtant, sa carrière se poursuit longtemps après les années 1920. Il réalise des maisons, des bâtiments, des magasins, des meubles et participe à la reconstruction de l’après-guerre. Son vocabulaire évolue, devient parfois plus pragmatique, plus adapté aux programmes et aux contraintes de son temps.

Cette continuité est importante. Rietveld n’est pas seulement un créateur de manifestes avant-gardistes. Il devient un architecte moderne actif dans des contextes variés. Il travaille sur des logements, des espaces commerciaux, des équipements, des projets d’exposition. Son œuvre reste attachée à la clarté, à la structure et à la modularité, même lorsque les couleurs primaires et les compositions les plus radicales ne sont plus au premier plan.

Cette évolution montre la solidité de sa pensée. Les principes de base — construction lisible, économie de moyens, relation entre meuble et espace, flexibilité — ne disparaissent pas. Ils se transforment selon les commandes.

La reconnaissance internationale

La maison Schröder est inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO en 2000. Cette reconnaissance confirme son statut d’œuvre majeure de l’architecture moderne. Le bâtiment, désormais musée, reste l’un des exemples les plus accomplis de De Stijl appliqué à l’habitat. Sa conservation permet de comprendre concrètement le dialogue entre mobilier, architecture, couleur et mode de vie.

Les meubles de Rietveld figurent dans les collections de nombreux musées internationaux, dont le MoMA. La chaise Rouge et Bleue et la Zig-Zag Chair y sont documentées comme des pièces majeures du design moderne. Leur présence dans les collections rappelle que Rietveld a su donner au meuble une dimension intellectuelle et spatiale comparable à celle de l’architecture.

Cette reconnaissance muséale ne doit pas faire oublier la radicalité initiale de son œuvre. Ces objets, aujourd’hui célèbres, furent d’abord des expériences exigeantes, parfois difficiles à accepter dans l’usage quotidien. Ils n’ont pas été conçus pour plaire immédiatement, mais pour changer la manière de penser l’objet et l’espace.

La légende d’un constructeur d’abstraction

Gerrit T. Rietveld meurt à Utrecht en 1964. Son héritage reste considérable. Avec la chaise Rouge et Bleue, il a donné au mobilier l’une de ses images modernes les plus fortes. Avec la maison Schröder, il a construit l’un des manifestes architecturaux les plus clairs du XXe siècle. Avec la Zig-Zag Chair, il a poussé la réduction du siège jusqu’à une limite presque conceptuelle.

Sa légende tient à une qualité rare : transformer l’abstraction en construction. Rietveld ne se contente pas d’appliquer des formes géométriques à des meubles. Il repense la manière dont un objet tient, occupe l’espace, dialogue avec le corps, avec la couleur, avec les plans et avec la maison. Ses créations ne sont pas toujours faciles, ni toujours confortables au sens habituel. Elles sont essentielles parce qu’elles ouvrent une autre compréhension du mobilier.

Dans l’histoire du design, Rietveld représente un moment où le meuble cesse d’être seulement un objet domestique pour devenir une proposition spatiale. Une chaise peut contenir une théorie de l’architecture. Une maison peut se lire comme une composition de plans mobiles. Une couleur peut révéler une structure. Cette ambition, portée avec une rigueur exceptionnelle, fait de Gerrit T. Rietveld l’un des grands designers de légende du XXe siècle.

Stefane Girard
Stefane Girard
Spécialiste de la relation client et de la qualité de service, tout d’abord dans le tourisme puis dans d’autres secteurs en tant que consultant, j’ai également géré une société de vente en ligne d’articles de luxe. Tout au long de ma vie, j’ai étudié des sujets qui m’ont permis de développer une sensibilité pour l’esthétique et l’admiration du savoir-faire de ceux qui travaillent avec passion et talent à magnifier notre quotidien : les artisans d'art. Ce site me permet de partager avec vous mes centres d’intérêt et de rendre hommage à ces artisans de l’excellence.
ARTICLES POPULAIRES
ARTICLES RÉCENTS