Le parfum et le genre : généalogie d’une frontière mouvante

Enivrez-vous de connaissances sur l’univers de la beauté et du parfum : son sillage millénaire, ses légendes, sa fabrication et ses maisons prestigieuses. Ayez du nez en suivant nos conseils et les actualités de la beauté.

Dans toute parfumerie grand public, deux territoires se font face : les flacons « pour elle », les flacons « pour lui ». Cette séparation paraît si naturelle qu’on en oublie qu’elle est récente, construite, et fondée sur des conventions plutôt que sur la nature des matières. Comment le parfum est-il devenu genré ? Pourquoi cesse-t-il de l’être ? Généalogie raisonnée d’une frontière qui n’a cessé de se déplacer — et qui, aujourd’hui, s’efface en partie.

Une frontière qui paraît évidente, et ne l’est pas

Entrez dans n’importe quelle grande parfumerie. D’un côté, les fragrances féminines : flacons aux courbes douces, teintes rosées, noms évoquant la séduction, le rêve, la fleur. De l’autre, les masculines : verre sombre ou métallique, lignes anguleuses, noms évoquant la force, le sport, l’aventure, le bois. La séparation est si nette qu’elle est souvent physique — les deux univers occupent des espaces opposés du magasin, comme deux mondes qui ne devraient pas se mélanger.

Cette évidence apparente cache une vérité que l’histoire dément : la distinction genrée des parfums est récente — à peine plus d’un siècle —, largement construite par le marketing, et elle ne repose sur aucune réalité olfactive intrinsèque. Comme le rappellent les historiens de la parfumerie, aucune note, aucune matière première, aucune famille olfactive n’est masculine ou féminine par nature. La rose est portée par les hommes dans le monde arabe ; la lavande, aujourd’hui codée masculine en Occident, fut longtemps une fleur de linge féminin ; le musc, symbole de virilité contemporaine, ornait les femmes de l’Antiquité. Ce que nous prenons pour une donnée naturelle est, en réalité, une convention culturelle datée et localisée.

Avant le genre : une parfumerie indifférenciée

Pendant l’essentiel de son histoire — de l’Antiquité jusqu’au XIXᵉ siècle —, le parfum n’a tout simplement pas été genré. Les essences servaient indistinctement aux deux sexes, pour la purification rituelle, le soin du corps, la séduction, l’affirmation d’un rang social. La distinction qui structurait l’usage des parfums n’était pas celle du sexe, mais celle de la classe : on se parfumait pour signaler son appartenance à l’élite, pas pour afficher sa masculinité ou sa féminité.

Les cours européennes en offrent l’illustration la plus éclatante. À Versailles, surnommée « la cour parfumée », hommes et femmes usaient des mêmes eaux fleuries, des mêmes pommades, des mêmes gants parfumés. Louis XIV, puis Louis XV, s’aspergeaient d’eaux de fleur d’oranger, de rose, de jasmin sans que cela n’entamât en rien leur autorité virile. Napoléon Ier consommait des quantités considérables d’eau de Cologne — on évoque parfois plusieurs flacons par jour —, fragrance hespéridée fraîche qu’on ne songeait alors aucunement à attribuer à un sexe plutôt qu’à l’autre. L’eau de Cologne née en 1709 sous la plume de Giovanni Maria Farina était, par essence, un parfum pour tous.

Cette indifférenciation perdure tant que le parfum reste un produit artisanal, élitaire, peu industrialisé. La fragrance dit le statut, l’élégance, le raffinement, non l’identité de genre. Pour que la frontière apparaisse, il faudra l’irruption d’un acteur nouveau : l’industrie, et avec elle, le marketing.

L’invention du genre olfactif

La distinction homme-femme apparaît véritablement au XIXᵉ siècle, à mesure que la parfumerie moderne s’institutionnalise et s’industrialise. Et elle se cristallise en s’arrimant à un imaginaire social précis, celui de la bourgeoisie du XIXᵉ et de ses représentations rigides des rôles sexués.

Du côté féminin s’impose la figure de la femme-fleur. La parfumerie destinée aux femmes se construit autour des florales — rose, jasmin, violette, iris —, des notes poudrées, douces, modestes. Le succès considérable de la violette pendant plus d’un siècle s’explique, selon les historiens de l’olfaction, par sa charge symbolique : elle incarnait ce que le XIXᵉ attendait de la femme — réserve, modestie, discrétion, une jolie fleur ravissante mais qui « reste à sa place ». Le parfum féminin devait être un ornement délicat, à l’image de la condition que la société assignait alors aux femmes.

Du côté masculin émerge la figure complémentaire de l’homme des bois. À la suite de Fougère Royale de Houbigant en 1882, l’accord fougère — lavande, mousse de chêne, coumarine, bergamote, géranium — devient le territoire de la masculinité parfumée. Paradoxe savoureux : aucune fougère botanique ne sent quoi que ce soit, et la famille tire son nom d’une pure fiction olfactive. Mais le mot, viril et rassurant, agit comme un rempart contre la faute de goût — il autorise l’homme à se parfumer sans risquer de paraître efféminé. Les boisés et les aromatiques complètent ce répertoire, opposant la « tradition virile » à l’« imaginaire de la femme-fleur ».

Un événement historique précipite l’évolution masculine : la Première Guerre mondiale. Le choc des tranchées déconstruit l’idéal martial hérité du XIXᵉ siècle ; d’autres modèles de masculinité émergent, plus souples, et l’homme se voit progressivement autorisé à consommer des produits — soins, parfums — jusque-là réservés aux femmes. À partir des années 1960, l’accord fougère investit massivement les produits d’hygiène masculine (mousses à raser, after-shaves type Brut de Fabergé en 1964) avant de coloniser la parfumerie de séduction. La masculinité parfumée se démocratise, mais en se codifiant strictement.

Cette codification, il faut le souligner, est avant tout commerciale. Comme l’analysent les spécialistes du secteur, segmenter le marché entre « pour elle » et « pour lui » répond à une logique d’efficacité marchande : créer des univers facilement identifiables, guider le consommateur dans une offre pléthorique, multiplier les ventes en suggérant qu’un couple a besoin de deux flacons distincts plutôt que d’un seul. Tout y concourt : couleur du jus, forme du flacon, nom de la fragrance, code couleur du packaging, vocabulaire publicitaire. Le genre olfactif est, pour une large part, un dispositif de vente.

L’anatomie des codes et leur arbitraire

Les codes olfactifs genrés, tels qu’ils se sont stabilisés au XXᵉ siècle en Occident, sont aisés à cartographier. Sont réputées masculines les familles fougère, boisée, cuir, aromatique, ainsi que les hespéridés secs. Sont réputées féminines les familles florale, fruitée, gourmande, les notes poudrées et les ambrés sucrés. Cette répartition organise encore la quasi-totalité de la parfumerie grand public.

Mais elle est, répétons-le, arbitraire. Plusieurs faits le démontrent. D’abord, les exceptions historiques abondent : Jicky de Guerlain (1889), aujourd’hui considéré comme un parfum mixte, fut d’abord boudé par les femmes et adopté par les hommes. Shalimar, ambré opulent féminin par excellence, partage sa structure vanillée-baumée avec quantité de parfums masculins contemporains. Ensuite, un même accord change de genre selon le dosage, le contexte, l’époque : la rose, féminine en flacon « pour elle », devient virile dans un boisé-rose « pour lui ». Enfin, et surtout, aucune molécule ne porte un sexe. Le linalol, l’eugénol, l’Hédione, l’Iso E Super sont chimiquement identiques quel que soit le flacon où on les verse. C’est l’habillage, le récit, le marketing qui genrent, pas la matière.

La meilleure preuve de cet arbitraire tient à la variabilité culturelle des codes. Là où l’Occident a fait de la rose une fleur féminine, le monde arabe la considère comme parfaitement masculine — les hommes du Golfe portent volontiers des compositions rosées et boisées d’une opulence qui déconcerterait un consommateur occidental. L’oud, bois précieux et puissant, y est unisexe par tradition. Les codes de la parfumerie indienne, des attars persans, des parfums d’Asie de l’Est obéissent à des logiques de genre entièrement différentes des nôtres. Ce qui prouve, s’il en était besoin, que la frontière homme-femme n’a rien d’universel : elle est le produit d’une histoire occidentale particulière, pas une loi de la nature olfactive.

L’histoire des transgressions

Si la frontière s’est construite, elle n’a jamais cessé d’être franchie. Et certaines transgressions ont fait date.

Tout au long du XXᵉ siècle, des porteurs ont ignoré les codes. Des femmes ont adopté Eau Sauvage de Dior (1966) pour sa fraîcheur lumineuse, alors qu’il était commercialisé comme masculin. Des hommes ont porté des fragrances classées féminines, par goût ou par provocation. Dans les couples, le partage d’un même flacon — l’un emprunte à l’autre — a toujours existé, en marge des prescriptions commerciales.

Mais le tournant décisif porte un nom et une date : CK One, Calvin Klein, 1994. Composé par Alberto Morillas et Harry Frémont, ce parfum hespéridé-aromatique est le premier à revendiquer explicitement, à grande échelle et avec un succès planétaire, le statut unisexe. Sa construction est un manifeste : une fraîcheur d’eau de Cologne moderne (bergamote, citron, mandarine, thé vert), un cœur délicatement floral (jasmin, rose, muguet, iris, Hédione), un fond boisé sensuel (cèdre, santal, mousse de chêne, musc, ambre) — un assemblage pensé pour ne pencher ni vers le « masculin » ni vers le « féminin », mais pour convenir à tous. Le flacon, transparent, minimaliste, en forme de flasque, refusait délibérément les codes visuels genrés. Et la campagne, avec son slogan « we are one » et ses mannequins de tous genres et toutes origines, faisait de la mixité un message générationnel.

Le pari était risqué — le public américain percevait alors les hespéridés davantage comme une odeur de produit ménager que comme un parfum de prestige. Il fut massivement gagné. CK One est devenu un phénomène culturel des années 1990, porté indifféremment par les filles et les garçons d’une génération entière, et il a ouvert durablement la voie au segment unisexe.

La niche et l’effacement contemporain

C’est toutefois dans la parfumerie de niche que la frontière s’est le plus nettement effacée. Là où la parfumerie grand public maintient ses rayons séparés, les maisons indépendantes ont, pour beaucoup, purement et simplement aboli la distinction.

Chez Serge Lutens, Diptyque, Le Labo, Byredo, Frédéric Malle, Maison Francis Kurkdjian, et nombre de leurs consœurs, il n’existe pas de catégories homme/femme. Les parfums sont présentés comme des odeurs, dans des flacons identiques, sous des noms qui évoquent la matière première, le lieu, l’émotion — non un imaginaire genré. Un flacon Le Labo porte le nom de sa matière dominante et un numéro ; un Frédéric Malle porte le nom de son parfumeur ; un Serge Lutens évoque un paysage, une fleur, un souvenir. Le genre du porteur n’entre tout simplement pas dans l’équation.

Cette posture, comme l’analyse Jeanne Doré, rédactrice en chef de la revue Nez, n’est pas seulement esthétique : elle est aussi stratégique. Le choix du non-genre permet aux maisons indépendantes de se différencier de la parfumerie grand public et d’affirmer leur affranchissement du marketing — de signaler qu’elles vendent un art, pas un produit segmenté. Le refus du genre devient un marqueur de sérieux artistique, une manière de dire : « ici, on parle de parfum, pas de cible commerciale ».

Frédéric Malle, l’un des théoriciens les plus articulés de cette approche, propose une lecture éclairante. Pour lui, les compositions les plus transparentes — les eaux fraîches, les colognes — sont presque asexuées, parce que leur fonction première est de procurer une sensation de propreté : elles relèvent du rituel de toilette plus que de la séduction. À l’opposé, les orientaux chaleureux et les chyprés sensuels peuvent eux aussi être vus comme unisexes, parce qu’ils embellissent simplement l’odeur d’une peau chaude — masculine ou féminine indifféremment. Seuls les floraux figuratifs, et particulièrement les fleurs blanches, restent perçus comme féminins dans la culture occidentale. Lecture qui réduit considérablement le territoire réellement « genré » de la parfumerie.

Aujourd’hui : entre marketing persistant et fluidité revendiquée

Le paysage contemporain est, de ce fait, traversé d’une tension. D’un côté, la parfumerie grand public maintient largement ses codes genrés — les rayons séparés, les campagnes « lui » et « elle », les archétypes du flacon viril et du flacon féminin demeurent la norme dans les circuits de distribution massifs. De l’autre, le segment unisexe, « neutre » ou « genderless » connaît une croissance rapide, porté par une évolution sociétale plus large : remise en question des assignations de genre, valorisation de l’expression individuelle, méfiance des nouvelles générations à l’égard des catégories figées.

Cette dualité reflète des attentes contradictoires que l’on aurait tort de trancher trop vite. Pour de nombreux amateurs, la distinction genrée conserve une utilité pratique : face à des milliers de lancements annuels, les catégories « masculin » et « féminin » offrent un repère, une boussole, une manière de s’orienter. Pour d’autres — et de plus en plus —, ces catégories sont vécues comme des carcans arbitraires dont on souhaite s’affranchir, au nom du goût personnel et de la liberté d’expression. Les deux positions coexistent, et la profession, pragmatique, propose désormais les trois voies : des parfums genrés pour qui y tient, des parfums non genrés pour qui les préfère, et toute une zone grise de fragrances « partageables » qui jouent délibérément sur l’ambiguïté.

Un fait mérite d’être relevé sans jugement : aucune note olfactive n’imposant de genre, le choix relève en dernière instance du goût, de la peau et de l’envie — non d’une règle. Un homme qui aime un floral sucré, une femme qui préfère un cuir fumé n’enfreignent aucune loi de la nature ; ils ignorent simplement une convention commerciale. La liberté, ici, est totale, et elle l’a toujours été — c’est seulement le marketing qui, pendant un siècle, a laissé croire le contraire.

Un retour aux origines

Au terme de ce parcours, le constat le plus frappant est peut-être celui-ci : la parfumerie contemporaine, en s’orientant vers le non-genre, ne fait pas vraiment une révolution. Elle opère plutôt un retour aux origines. Avant que l’industrie et le marketing du XXᵉ siècle n’érigent la frontière entre « lui » et « elle », le parfum était indifférencié. La cour de Louis XIV, l’eau de Cologne de Napoléon, les essences partagées de toutes les civilisations qui ont parfumé leurs corps ignoraient cette séparation. La frontière genrée fut une parenthèse historique, large, dominante, structurante pendant un siècle, mais une parenthèse tout de même.

Que cette parenthèse soit en train de se refermer, partiellement et lentement, n’est donc pas une rupture avec une tradition millénaire : c’est, au contraire, la fin d’une exception relativement brève. Le parfum retrouve ce qu’il fut presque toujours — une affaire de matière, de plaisir, de mémoire, d’élégance, qui ne demande au porteur ni son sexe ni son genre, mais seulement son goût.

Reste que les codes, même arbitraires, ont la vie dure, parce qu’ils sont aussi des repères et des récits, et que beaucoup y tiennent. La frontière ne disparaîtra sans doute pas entièrement ; elle continuera de se déplacer, de se brouiller, de se reformer selon les modes et les générations. C’est ce qui en fait, précisément, une frontière mouvante — ni naturelle ni éternelle, mais profondément, irréductiblement culturelle. Et c’est en comprenant son histoire qu’on se donne la liberté de la franchir, ou de la respecter, en connaissance de cause.

Stefane Girard
Stefane Girard
Spécialiste de la relation client et de la qualité de service, tout d’abord dans le tourisme puis dans d’autres secteurs en tant que consultant, j’ai également géré une société de vente en ligne d’articles de luxe. Tout au long de ma vie, j’ai étudié des sujets qui m’ont permis de développer une sensibilité pour l’esthétique et l’admiration du savoir-faire de ceux qui travaillent avec passion et talent à magnifier notre quotidien : les artisans d'art. Ce site me permet de partager avec vous mes centres d’intérêt et de rendre hommage à ces artisans de l’excellence.
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