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Maison et artisans : Veuve Clicquot

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Mise en valeur par son étiquette jaune or distinctive, une bouteille de champagne Veuve Clicquot est difficile à ignorer. Deuxième marque de champagne la plus vendue au monde, Veuve Clicquot n’a pas toujours eu autant de succès. Sans les efforts d’un esprit d’affaires rusé du XIXe siècle, le champagne n’aurait peut-être jamais existé. Cet esprit remarquable appartenait à la veuve éponyme Clicquot, l’une des premières femmes d’affaires internationales au monde, qui a ramené son entreprise de vin du bord de la destruction et a créé le marché du champagne moderne dans le même temps.

Histoire du champagne Veuve Clicquot

La veuve Clicquot est née Barbe-Nicole Ponsardin, fille d’un riche industriel du textile à Reims en France. Née dans les années qui ont précédé la Révolution française, l’enfance de Barbe-Nicole a été fortement influencée par les tendances politiques de son père, Ponce Jean Nicolas Philippe Ponsardin, qui est passé de monarchiste à jacobin alors que le courant de la Révolution se retournait contre la monarchie. Grâce à sa politique avisée, la famille de Barbe-Nicole a pu échapper à la Révolution relativement indemne, une rareté pour une famille bourgeoise aisée.

À côté de l’Hôtel Ponsardin, le grand domaine familial où a grandi Barbe-Nicole, vécut la famille Clicquot. Philippe Clicquot dirigeait une entreprise textile prospère, faisant de lui le principal concurrent du père de Barbe-Nicole. 

Pour tenter de consolider le pouvoir de leurs deux entreprises, M. Ponsardin et M. Clicquot ont fait ce qu’aurait fait n’importe quel propriétaire d’entreprise avisé du XVIIIe siècle : marier leurs enfants. 

En 1798, à l’âge de 21 ans, Barbe-Nicole épouse François Clicquot, le fils unique de Philippe Clicquot. Le mariage s’apparente à un mariage arrangé, une affaire imaginée par deux chefs d’entreprise de la petite ville de Reims. Pourtant, alors que les deux se lancent dans la vie ensemble, un véritable partenariat semble se développer entre eux. 

François est un jeune homme vif avec de grandes aspirations : au lieu de reprendre l’industrie textile de son père, comme son père le voulait, François s’intéresse à développer la petite entreprise viticole de sa famille. Jusque-là, l’implication de la famille Clicquot dans l’industrie du vin constituait une part mineure de l’entreprise familiale. 

Philippe ne vendait souvent du vin qu’après coup à sa grande entreprise textile, ajoutant des bouteilles de vin blanc tranquille ou mousseux aux commandes uniquement pour les compléter (une fois qu’un bateau avait été commandé et payé, Philippe voulait s’assurer qu’il en avait pour son argent).

Bien que le vin mousseux ait été inventé, la région de Champagne est plus célèbre pour ses vins blancs tranquilles, que Philippe achète aux producteurs de vin et exporte au fur et à mesure des besoins. Philippe Clicquot n’avait pas l’intention d’étendre son activité viticole à la production, mais François avait un plan différent.

François annonça à son père son intention d’étendre l’entreprise viticole de la famille, mais fut désapprouvé. Alors que la France plongeait dans les guerres napoléoniennes, Philippe ne considérait pas le vin comme une entreprise rentable. 

François écarte les inquiétudes de son père et se met à apprendre le commerce du vin avec sa jeune femme. François a peu de connaissances en vinification, le métier est dans la famille de Barbe-Nicole. Une de ses grands-mères avait fait partie d’une exploitation viticole des générations plus tôt. Pourtant, les deux entreprennent d’apprendre l’industrie à partir de zéro. Toutefois, le jugement de Philippe Clicquot semble avoir été correct : leur entreprise de champagne est au point mort et semble prête à s’effondrer. 

En 1805, six ans après leur mariage, François tombe subitement malade d’une fièvre. Douze jours plus tard, il était mort. Des rumeurs ont circulé dans la ville selon lesquelles sa mort avait été un suicide causé par le désespoir de l’entreprise en faillite, bien que d’autres récits attribuent sa mort à une fièvre infectieuse telle que la typhoïde. Barbe-Nicole et Philippe sont tous deux dévastés par la mort de François, et Philippe annonce qu’à la fin de l’année, il mettra fin au commerce du vin.

Pourtant Barbe-Nicole a d’autres projets et se rapprocha de son beau-père avec une proposition audacieuse : risquer son héritage dans cette entreprise viticole avec lui s’il consent d’investir l’équivalent d’un million de dollars supplémentaires. Bien que Barbe-Nicole n’eut pas de formation commerciale, il donna son accord.

À ce moment-là, Barbe-Nicole n’avait pas réussi à vendre du vin de champagne, Philippe accepte donc à une condition : Barbe-Nicole passera par un apprentissage, après quoi elle pourra diriger elle-même l’entreprise, si elle fait la preuve de ses capacités. 

Elle entre en apprentissage chez le célèbre vigneron Alexandre Fourneaux et tente pendant quatre ans de faire prospérer l’industrie vinicole mourante. Cela n’a pas fonctionné, et à la fin de son apprentissage, l’entreprise est aussi ruinée qu’avant. Barbe-Nicole se rend donc une seconde fois chez son beau-père pour lui demander de l’argent, et pour une seconde fois, Philippe Clicquot investit dans l’entreprise de sa belle-fille.

Face à la faillite, Barbe-Nicole fait un énorme pari commercial : elle savait que le marché russe, dès la fin des guerres napoléoniennes, aurait soif du genre de champagne qu’elle fabriquait, un champagne extrêmement doux qui contenait près de 300 grammes de sucre (environ le double de celui des vins de dessert doux d’aujourd’hui, comme un Sauternes). 

À ce moment de l’histoire du champagne, le marché du champagne est assez restreint, mais les Russes en étaient les premiers passionnés. Si elle pouvait faire appel à leur désir naissant de champagne et conquérir ce marché, Barbe-Nicole croyait que le succès serait le sien.

Il n’y a qu’un seul problème : les blocus navals qui paralysent la navigation commerciale pendant les guerres napoléoniennes. Barbe-Nicole fait passer en contrebande la grande majorité de son meilleur vin hors de France jusqu’à Amsterdam, où elle attend que la paix soit déclarée. Dès que la paix est déclarée, la cargaison fait son chemin vers la Russie, battant ses concurrents de plusieurs semaines. Peu de temps après que son champagne fait ses débuts en Russie, le tsar Alexandre Ier annonce que c’est le seul qu’il boira. La préférence du tsar se répandra dans toute la cour russe.

Soudain, la demande pour son champagne augmente tellement qu’elle s’inquiète de ne pas pouvoir répondre à toutes les commandes. La fabrication de champagne, à cette époque, est une entreprise incroyablement fastidieuse et longue, et Barbe-Nicole se rend compte qu’elle a besoin d’améliorer le processus si elle veut répondre à la nouvelle demande.

Le champagne est fabriqué en ajoutant du sucre et de la levure vivante à des bouteilles de vin blanc, créant ce qu’on appelle la fermentation secondaire. Au fur et à mesure que la levure digère le sucre, les sous-produits créés sont l’alcool et le dioxyde de carbone, qui donnent au vin ses bulles. Il n’y a qu’un seul problème : lorsque la levure consomme tout le sucre, elle meurt, laissant un vigneron avec une bouteille de vin mousseux et de la levure morte au fond. La levure morte est plus que peu appétissante – elle laisse le vin trouble et visuellement peu attrayant. Les premiers fabricants de champagne s’en sont chargés en versant le produit fini d’une bouteille à l’autre afin de débarrasser le vin de ses levures. Le processus est plus que chronophage et du gâchis : il endommage le vin en agitant constamment les bulles.

Barbe-Nicole sait qu’il doit y avoir une meilleure façon. Au lieu de transférer le vin de bouteille en bouteille pour le débarrasser de sa levure, elle met au point une méthode qui maintient le vin dans la même bouteille mais consolide la levure en agitant doucement le vin. Les bouteilles sont remuées et retournées, ce qui provoque une accumulation de levure dans le goulot de la bouteille. Cette méthode, connue sous le nom de remuage, est encore utilisée par les producteurs de champagne modernes.

L’innovation de Barbe-Nicole est une révolution : non seulement la qualité de son champagne s’améliore, mais elle peut le produire beaucoup plus rapidement. Sa nouvelle technique est une gêne extrême pour ses concurrents, en particulier Jean-Rémy Moët, qui ne peut pas reproduire sa méthode. Ce n’est pas un secret facile à garder, puisque Barbe-Nicole emploie un grand nombre d’ouvriers dans ses caves, mais personne n’a trahi son secret, témoignage de sa loyauté ouvrière. Il faudra des décennies avant que l’un d’eux ne maîtrise la méthode de remuage, donnant à Barbe-Nicole un autre avantage sur le marché du champagne.

Portrait de Madame Clicquot Ponsardin
Portrait de Madame Clicquot Ponsardin

Avec l’augmentation de la production de champagne, Barbe-Nicole se fixe pour objectif de construire un empire mondial. À sa mort en 1866, Veuve Clicquot exporte du champagne aux quatre coins du monde, de la Laponie aux États-Unis. Veuve Clicquot a contribué à transformer le champagne, d’une boisson appréciée uniquement par la classe supérieure en une boisson accessible à presque tous les membres de la classe moyenne supérieure – une distinction apparemment minime, mais qui a considérablement augmenté le marché de Barbe-Nicole.

Malgré l’étendue de son empire champenois, Barbe-Nicole n’a jamais quitté la France de son vivant : il aurait été inapproprié pour une femme de voyager seule pendant cette période. Elle ne s’est également jamais remariée, bien qu’il y ait des preuves de flirts légers avec certains de ses associés. Si elle s’était remariée, elle aurait presque certainement dû abandonner le contrôle de son entreprise, un acte impensable pour la première femme d’affaires moderne.

De risquer son héritage sur une entreprise en faillite au pari de son champagne contre un blocus naval, Barbe-Nicole a construit son empire du champagne sur des décisions audacieuses, un modèle commercial qu’elle n’a jamais regretté. 

Stefane Girard
Stefane Girard
Spécialiste de la relation client et de la qualité de service, tout d’abord dans le tourisme puis dans d’autres secteurs en tant que consultant, j’ai également géré une société de vente en ligne d’articles de luxe. Tout au long de ma vie, j’ai étudié des sujets qui m’ont permis de développer une sensibilité pour l’esthétique et l’admiration du savoir-faire de ceux qui travaillent avec passion et talent à magnifier notre quotidien : les artisans d'art. Ce site me permet de partager avec vous mes centres d’intérêt et de rendre hommage à ces artisans de l’excellence.
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