Peut-on entraîner son nez ? Méthode simple pour progresser

Enivrez-vous de connaissances sur l’univers de la beauté et du parfum : son sillage millénaire, ses légendes, sa fabrication et ses maisons prestigieuses. Ayez du nez en suivant nos conseils et les actualités de la beauté.

« Je n’ai pas un bon nez. » La phrase revient comme un refrain, dans la bouche de la plupart des amateurs qui s’aventurent dans le monde du parfum. C’est un malentendu. Sentir n’est pas un don dont on serait pourvu ou dépourvu à la naissance, c’est une compétence qui se cultive. Comme l’oreille du musicien, comme le palais du sommelier, le nez se développe par l’exposition, la nomination, la comparaison. Quelques minutes par jour, six exercices simples et un peu de constance suffisent à transformer une perception passive en lecture active des fragrances. Voici la méthode.

Une compétence, pas un don

Posons d’abord ce qui décourage tant d’amateurs : l’idée qu’il existerait un « bon nez » et un « mauvais nez », et que la frontière entre les deux serait innée. Cette croyance, profondément ancrée dans la culture commune, est largement fausse. Les recherches sur l’olfaction convergent sur un point que les parfumeurs professionnels ont toujours su : les capacités physiques de détection des odeurs sont assez largement réparties dans la population, avec quelques variations individuelles. Ce qui distingue un nez exercé d’un nez ordinaire n’est presque jamais la finesse brute du capteur olfactif. C’est la mémoire des odeurs, le vocabulaire pour les nommer, et la discipline qui permet d’aller au-delà du simple « ça sent bon, ça sent mauvais ».

La bonne nouvelle, c’est que ces trois éléments — mémoire, vocabulaire, discipline — sont entièrement éducables. Mieux : ils ne demandent ni école coûteuse, ni matériel professionnel, ni don particulier. Ils demandent seulement un peu de constance, et la conviction préalable que cela vaut la peine.

Avant d’entrer dans la méthode, il vaut la peine de comprendre pourquoi cela fonctionne. L’olfaction humaine est un sens plastique : le cerveau réorganise ses circuits en fonction de l’exposition. Une personne qui sent consciemment chaque jour pendant quelques semaines ne se contente pas d’enrichir sa culture — elle modifie progressivement la manière dont son cerveau traite l’information olfactive. C’est, du reste, ce qui explique que les parfumeurs professionnels présentent, en imagerie cérébrale, un cortex orbitofrontal plus épais que la moyenne — cette région du cerveau qui traite consciemment les odeurs. L’entraînement crée littéralement, à la longue, un nez différent.

Trois principes

Toute méthode d’éducation olfactive, des plus simples aux plus avancées, repose sur trois principes qu’il vaut la peine d’assimiler avant d’aborder les exercices.

L’attention. Nos perceptions olfactives quotidiennes sont, par défaut, passives et inconscientes. L’odeur du café du matin, du métro, du jardin après l’orage, d’un parfum croisé dans la rue, atteint notre cerveau sans qu’on s’y arrête. Apprendre à sentir, c’est d’abord apprendre à prêter attention — à transformer une perception subliminale en perception consciente. C’est un effort, au début. Puis, par habitude, ça devient une seconde nature.

Le langage. L’olfaction est, parmi nos sens, celui où le décalage entre la perception et le vocabulaire est le plus marqué. Nous distinguons des dizaines de couleurs, des centaines de notes musicales, mais nous restons souvent muets devant une odeur — « ça sent quelque chose que je connais », sans pouvoir dire quoi. Or nommer une odeur la fixe dans la mémoire. Plus on dispose de mots pour décrire ce qu’on sent, mieux on discrimine. Le vocabulaire ne décrit pas seulement la perception ; il la construit.

La comparaison. Le nez progresse moins en sentant des odeurs isolées qu’en les mettant en regard les unes des autres. Sentir une rose seule apprend peu ; sentir successivement deux roses — une absolue de rose Centifolia de Grasse, une essence de rose damascena de Bulgarie — apprend immédiatement à discriminer. C’est la méthode que Jean Carles a formalisée à l’École de Parfumerie de Roure dans les années 1940, et que toute la pédagogie professionnelle a reprise depuis : on apprend en comparant.

La méthode en six étapes

À partir de ces principes, voici une méthode progressive que tout amateur peut mettre en place chez lui, sans matériel coûteux ni inscription en école.

Étape 1 : Apprendre à respirer

Cela paraît trivial, mais c’est la base. La plupart d’entre nous respirent superficiellement et ne mobilisent que rarement la totalité de leur capacité olfactive. Avant chaque exercice, prendre trente secondes pour inspirer lentement et profondément par le nez, en plusieurs petites inhalations successives plutôt qu’une seule grande aspiration. C’est par ces flairages multiples — la technique des parfumeurs — que l’on capte le maximum d’informations. Une grande inspiration sature les récepteurs ; plusieurs petites les sollicitent à plusieurs reprises, ce qui permet au cerveau de mieux analyser ce qui arrive.

Étape 2 : Sentir consciemment, chaque jour

Le premier exercice véritable est presque ascétique de simplicité : choisir chaque jour trois à cinq odeurs présentes dans son environnement quotidien — une herbe aromatique du marché, une épice du placard, un fruit, un parfum porté par un proche, l’écorce d’un agrume — et leur consacrer trente secondes d’attention pleine et silencieuse. Sans téléphone, sans distraction, sans intention de juger. Sentir, simplement, pour le plaisir de sentir.

Cet exercice quotidien, qui ne demande pas plus de deux ou trois minutes, transforme en quelques semaines le rapport au monde olfactif. Il rééduque l’attention — et c’est sans doute la marche la plus importante.

Étape 3 : Nommer, décrire, tenir un carnet

Une fois l’odeur perçue consciemment, l’effort suivant consiste à la décrire. Quels mots vous viennent ? Sucré, amer, vert, terreux, fumé, animal, frais, lourd, fruité, floral, épicé, boisé, poudré, miellé, métallique ? À quoi cette odeur ressemble-t-elle ? À quelle autre odeur connue pourrait-on la comparer ?

Tenir un carnet olfactif — papier ou application — où l’on note chaque jour l’odeur sentie et trois mots pour la décrire est l’un des exercices les plus efficaces. Au bout d’un mois, on dispose d’une centaine d’entrées, soit l’embryon d’une bibliothèque mentale. Au bout de six mois, on commence à reconnaître des correspondances : telle épice rappelle telle facette d’un parfum aimé, telle herbe évoque telle note de fond.

L’astuce des grands parfumeurs : la description la plus utile est celle qui compare. « Cette rose-ci sent plus miellée que celle-là. » « Ce vétiver est plus fumé que terreux. » La comparaison force la discrimination, et la discrimination construit le vocabulaire.

Étape 4 : Se constituer une palette de référence

À l’image des parfumeurs qui apprennent leur métier en mémorisant des centaines de matières premières classées par familles, l’amateur peut se constituer une petite palette personnelle d’une dizaine de matières représentatives. Les huiles essentielles de qualité, vendues en magasin bio ou en pharmacie spécialisée, sont l’outil idéal — abordables, faciles à conserver, et chacune représente une matière première précise utilisée en parfumerie.

Une palette de départ pourrait inclure :

  • Hespéridé : citron, bergamote
  • Aromatique : lavande, romarin
  • Floral : géranium rosat, ylang-ylang
  • Boisé : cèdre, vétiver
  • Épicé : clou de girofle, poivre noir
  • Résineux : encens (oliban), benjoin

Une dizaine de flacons de dix millilitres représente un investissement modeste — souvent moins qu’un seul parfum de luxe — et constitue un véritable petit conservatoire à sentir régulièrement. À ces huiles essentielles, on peut ajouter au fil du temps quelques absolus de parfumerie (rose, jasmin, fève tonka) achetés auprès de fournisseurs spécialisés. La palette s’enrichit avec l’expérience.

L’usage : sentir cinq ou six de ces matières chaque soir, pendant cinq minutes, en cherchant à les classer mentalement par famille, par intensité, par caractère. Au bout d’un mois, la palette est intériorisée — on la reconnaît à l’aveugle.

Étape 5 : Pratiquer la discrimination à l’aveugle

C’est l’exercice qui marque la rupture entre la simple sensibilisation et l’éducation olfactive véritable. Demander à quelqu’un de présenter, les yeux fermés, deux ou trois matières de la palette : les sentir successivement, tenter de les identifier, comparer leurs caractères, situer chacune dans une famille. Noter ses hypothèses, puis vérifier.

Cet exercice, pratiqué deux ou trois fois par semaine pendant un mois, fait des merveilles. Il oblige le cerveau à mobiliser activement sa mémoire olfactive, sans s’appuyer sur les indices visuels qui, normalement, biaisent toujours la perception. Une variante consiste à classer une série de cinq ou six matières par familles, ou à les ranger par intensité du plus volatil au plus persistant. Quand l’exercice devient facile, on ajoute des matières plus complexes.

Étape 6 : Analyser un parfum dans le temps

Une fois la palette personnelle bien intégrée, on peut commencer à analyser un parfum complet dans son déroulement temporel — c’est-à-dire à le lire véritablement, plutôt que se contenter de l’aimer ou non.

Vaporiser sur une mouillette (la bandelette de papier neutre vendue par les boutiques, ou un simple morceau de papier sans odeur), puis sentir :

  • immédiatement (notes de tête),
  • à dix minutes (transition),
  • à trente minutes (cœur en place),
  • à deux heures (cœur installé),
  • à six heures (drydown).

À chaque étape, prendre vingt secondes pour décrire : quelles matières on devine, quelles familles, quels accords, quels mots décrivent l’impression. Cet exercice, fait sur un parfum bien connu — le sien, par exemple, ou un classique-repère comme une eau de Cologne, Chanel n°5, Shalimar, Aromatics Elixir — enseigne en quelques séances ce qu’aucun livre ne peut transmettre : la perception dans le temps d’une composition réelle.

Pour aller plus loin, comparer en parallèle deux parfums voisins — deux roses, deux ouds, deux fougères, deux versions (eau de toilette / eau de parfum) d’une même fragrance — révèle ce qui les distingue et affine considérablement la discrimination. C’est cet exercice, plus que tout autre, qui transforme un amateur en lecteur averti.

Élargir le terrain de jeu

Au-delà de la palette et des parfums, l’éducation olfactive se nourrit de toutes les odeurs du monde. Sentir consciemment au marché les fruits, les épices, les herbes. Sentir au jardin les feuilles, les écorces, la terre humide, les fleurs au fil des saisons. Sentir en cuisine, lors d’un repas, le premier nez d’un plat avant d’y goûter. Sentir le vin avant de le boire — l’œnologie est, à beaucoup d’égards, une école olfactive parallèle, et les sommeliers et parfumeurs partagent davantage de techniques de description qu’on ne l’imagine.

Sentir aussi un livre ancien, du cuir neuf, une pluie d’été, une cheminée allumée, l’air d’un sous-bois. Chaque odeur ainsi captée, nommée, comparée, enrichit la mémoire. Les amateurs les plus accomplis ont, sans s’en rendre compte, accumulé des milliers d’entrées dans cette bibliothèque mentale, tout simplement parce qu’ils ont pris l’habitude, à chaque rencontre olfactive, de s’arrêter quelques secondes.

Les obstacles à connaître

L’entraînement olfactif rencontre quelques obstacles cognitifs qu’il vaut mieux connaître pour ne pas se décourager.

La saturation olfactive, ou fatigue olfactive. Le système olfactif est conçu pour filtrer les odeurs persistantes : après quelques minutes d’exposition à une même fragrance, le nez cesse de la percevoir nettement. C’est ce qui explique qu’on cesse de sentir son propre parfum après quelques minutes de port, alors que les autres continuent à le percevoir. Conséquence : ne pas dépasser quinze à vingt minutes par séance d’entraînement, et alterner les matières plutôt que d’insister sur une seule. Renifler du marc de café — l’astuce classique des boutiques —, ou simplement respirer dans le creux du coude, permet de « réinitialiser » brièvement l’odorat entre deux sessions intenses.

Les biais émotionnels. Une odeur déclenche immédiatement une réaction émotionnelle (souvenir, plaisir, dégoût) qui colore la perception et peut empêcher l’analyse rationnelle. Apprendre à suspendre le jugement — sentir d’abord sans nommer, sans aimer ou ne pas aimer, simplement enregistrer ce qu’on perçoit — est l’une des disciplines clés. Le réflexe « j’aime / je n’aime pas » bloque la perception fine.

L’environnement. Une séance d’entraînement vaut beaucoup mieux dans un endroit neutre — pas dans une cuisine remplie d’odeurs concurrentes, pas après un café fort, pas en portant un parfum soi-même. Le matin, après une douche, dans une pièce aérée, est souvent le moment idéal.

Combien de temps avant de progresser ?

Question légitime, et la réponse est encourageante : les progrès se ressentent vite, à condition de pratiquer régulièrement.

Dès la deuxième semaine, la plupart des amateurs qui ont consacré dix minutes par jour à l’exercice rapportent une conscience accrue des odeurs dans la vie quotidienne. On remarque ce qu’on ne remarquait plus, on distingue dans un parfum ce qui restait flou auparavant.

Au bout d’un mois, la palette de référence est assimilée : on reconnaît à l’aveugle la majorité des matières de sa propre collection. On commence à identifier, dans un parfum complet, plusieurs ingrédients dominants.

Après trois à six mois de pratique régulière, on distingue dans un parfum la plupart des grandes familles olfactives, on devine certaines matières premières, on perçoit l’évolution dans le temps avec une précision que les débutants n’imaginent pas. C’est le niveau de l’amateur éclairé.

Au-delà, on entre dans l’apprentissage approfondi — et c’est précisément le travail des écoles de parfumerie comme Cinquième Sens, l’ISIPCA ou le GIP de Grasse, qui proposent des stages destinés au grand public.

L’important n’est pas le niveau atteint. C’est le changement qualitatif que l’entraînement induit dans le rapport au monde : on cesse d’être passif devant les odeurs pour entrer dans une relation active, attentive, curieuse. Et ce rapport-là transforme la perception du parfum, mais aussi de la cuisine, des saisons, du jardin, de l’air lui-même.

Une discipline simple, une transformation profonde

Au terme de ce parcours, le constat est presque plus philosophique que méthodologique. L’entraînement olfactif demande peu — dix minutes par jour, quelques flacons, un carnet, de la constance. Il offre beaucoup. Non seulement la capacité de discriminer un parfum, d’en saisir les matières, d’apprécier ce qui en fait la qualité ou la pauvreté. Mais aussi, et plus largement, une manière différente d’habiter ses sens.

Le monde olfactif est, par défaut, le plus négligé de nos sens. Nous y sommes plongés en permanence, et nous y prêtons l’attention la plus marginale. L’entraîner, c’est se redonner accès à une dimension du réel qui était toujours là, mais que la pression du visuel et de l’auditif nous avait fait oublier. C’est, à bien y regarder, redevenir un peu plus attentif à ce que l’on respire — c’est-à-dire à ce qui, sans cesse, entre en nous, nous traverse, nous habite.

La discipline est simple. Elle ne demande qu’à être pratiquée. Et le plus beau, peut-être, c’est qu’elle ne se voit pas — un nez entraîné ne ressemble pas à un nez ordinaire, mais cela ne se sait qu’au moment précis où il se met à sentir, et qu’on s’aperçoit, soudain, qu’il devine, dans un parfum, ce que tout le monde respire sans le voir.

Stefane Girard
Stefane Girard
Spécialiste de la relation client et de la qualité de service, tout d’abord dans le tourisme puis dans d’autres secteurs en tant que consultant, j’ai également géré une société de vente en ligne d’articles de luxe. Tout au long de ma vie, j’ai étudié des sujets qui m’ont permis de développer une sensibilité pour l’esthétique et l’admiration du savoir-faire de ceux qui travaillent avec passion et talent à magnifier notre quotidien : les artisans d'art. Ce site me permet de partager avec vous mes centres d’intérêt et de rendre hommage à ces artisans de l’excellence.
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