Souchet : matière première végétale en parfumerie

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Origine botanique et géographique

Le souchet en parfumerie, plus connu sous l’appellation commerciale « cypriol » ou « nagarmotha » (nom traditionnel indien), provient des rhizomes du Cyperus scariosus R. Br. (parfois également du Cyperus rotundus L., espèce voisine et parfois confondue commercialement), plante herbacée vivace de la famille des Cypéracées ; même famille botanique que le papyrus (Cyperus papyrus) et plusieurs autres plantes des zones humides tropicales.

Il convient de souligner d’emblée que le souchet appartient à la famille des Cypéracées et non à celle des Graminées (Poaceae), bien qu’il leur ressemble superficiellement. Cette parenté botanique avec le papyrus, plante symbolique de l’écriture antique, mérite d’être mentionnée pour situer correctement la matière dans la classification végétale.

La plante est une herbacée vivace de 30 à 80 centimètres de hauteur, à port dressé, à feuilles linéaires-lancéolées émanant de la base, et à tiges florifères triangulaires en section caractéristiques des Cypéracées (« le souchet a trois côtés, le jonc en a deux »). Le système racinaire est constitué de rhizomes courts et de tubercules souterrains brun-rouge à brun-noir, fortement aromatiques. Ce sont ces rhizomes et tubercules, séchés, qui constituent la matière première des parfums.

Le Cyperus scariosus est natif des régions tropicales et subtropicales d’Asie du Sud, principalement du sous-continent indien. Il pousse à l’état spontané dans les zones humides, les rizières, les marais, le long des cours d’eau, en formant souvent des peuplements denses. Il a été introduit dans plusieurs autres régions tropicales mais reste principalement exploité dans son aire d’origine.

Il existe une certaine confusion commerciale entre le Cyperus scariosus (espèce cultivée ou récoltée pour la parfumerie en Inde, à profil aromatique recherché) et le Cyperus rotundus (espèce répandue dans le monde entier, considérée comme l’une des adventices les plus problématiques de l’agriculture mondiale — souvent appelée « souchet rond » – mais également utilisée traditionnellement dans plusieurs médecines). Les deux espèces partagent une composition chimique voisine et donnent des huiles essentielles aux profils proches, mais les producteurs et les acheteurs sérieux distinguent généralement les origines selon les espèces et les zones de récolte.

Les principales zones de production contemporaines sont :

  • l’Inde, premier producteur mondial, avec des productions principales dans les États du Madhya Pradesh, de l’Uttar Pradesh, du Rajasthan et de plusieurs autres régions ;
  • l’Indonésie, producteur secondaire ;
  • ponctuellement la Chine, le Vietnam, Madagascar et plusieurs autres pays tropicaux.

Procédés d’extraction

Le procédé dominant est la distillation à la vapeur des rhizomes séchés préalablement nettoyés (élimination des résidus de terre et des racines fibreuses) et concassés. La distillation est prolongée – généralement plusieurs heures à une journée selon les installations – pour extraire correctement les composés sesquiterpéniques caractéristiques.

Le rendement est de l’ordre de 0,4 à 1 % du poids de rhizomes secs, soit 4 à 10 kilogrammes d’huile essentielle pour une tonne de matière.

L’huile essentielle obtenue est liquide visqueux brun foncé à brun rouge, à la signature olfactive immédiatement reconnaissable et particulièrement riche.

L’extraction au CO2 supercritique est utilisée pour des productions premium, donnant un extrait à profil plus complet et plus rond. Cette voie reste minoritaire pour le souchet, en raison du coût supérieur des installations.

L’absolu de cypriol par solvant volatil est également produit, généralement pour des usages premium en parfumerie de luxe.

Profil olfactif

Le profil olfactif combine plusieurs dimensions qui constituent la signature singulière du souchet :

  • une note terreuse-racine prononcée, qui évoque la matière souterraine et le sol humide ;
  • une dimension boisée chaude, à mi-chemin entre le vétiver et le patchouli, sans toutefois être substituable à l’un ni à l’autre ;
  • une note fumée subtile, qui apporte une dimension nuancée et complexe ;
  • une signature épicée-poivrée caractéristique, qui rapproche le souchet du poivre noir et du poivre du Sichuan ;
  • une dimension « oud-like » ou « agarwood-like » très marquée, qui explique l’usage majeur du cypriol comme composant des reconstitutions d’oud modernes ;
  • une touche encens-bois saint subtile ;
  • une chaleur ambrée persistante en fond ;
  • une rondeur cuirée-animale légère.

Cette complexité polyvalente – à la fois terreuse, boisée, fumée, épicée, oud-cuirée – fait du souchet une matière particulièrement appréciée des parfumeurs cherchant à enrichir leurs compositions de profondeur et de mystère sans recourir à des matières plus coûteuses (oud naturel notamment) ou plus problématiques sur le plan réglementaire.

Histoire

L’histoire culturelle et thérapeutique du souchet est l’une des plus anciennes de la parfumerie naturelle, particulièrement dans la tradition indienne.

Le nagarmotha est mentionné dans les corpus de la médecine ayurvédique parmi les plus anciens : le Sushruta Samhita et le Charaka Samhita (textes médicaux indiens datant approximativement du Ier millénaire avant notre ère, peut-être plus anciens) en font mention comme remède aux troubles digestifs, fébriles et inflammatoires. La pharmacopée ayurvédique lui attribue des propriétés rafraîchissantes, digestives, diurétiques et astringentes, et il figure dans de nombreuses préparations traditionnelles.

L’usage rituel et pour les parfums du souchet dans le sous-continent indien remonte également à l’Antiquité. Les rhizomes séchés étaient utilisés en fumigations, en encens et entrent dans la composition de plusieurs « attars » traditionnels (parfums concentrés à base d’huile, distillés à la vapeur dans le santal selon la méthode dite deg-bhapka). Le nagarmotha figure parmi les matières précieuses des compositions parfumées des cours moghole et des « itr » (parfums) traditionnels d’Inde et de Perse.

L’usage en parfumerie occidentale du souchet est, en revanche, beaucoup plus récent. La matière était peu connue dans la palette de la parfumerie européenne avant les dernières décennies. C’est principalement à partir des années 1990-2000, parallèlement à l’explosion de la mode oud dans la parfumerie occidentale et à la redécouverte des matières premières orientales, que le cypriol s’est progressivement imposé dans la palette du parfumeur occidental.

Plusieurs facteurs ont contribué à cette diffusion récente :

  • la demande croissante de matières premières évoquant l’oud sans en supporter le coût exorbitant ; le cypriol offrait une dimension partiellement comparable à un coût bien inférieur ;
  • la mondialisation des palettes parfumières, qui a familiarisé les parfumeurs occidentaux avec les matières traditionnellement asiatiques ;
  • le développement de la parfumerie de niche qui valorise les matières premières originales et complexes ;
  • le renforcement des liens entre les maisons de composition occidentales et les producteurs indiens, qui a facilité l’approvisionnement régulier de cypriol de qualité.

Aujourd’hui, le cypriol figure parmi les matières orientales recherchées de la parfumerie de luxe et de niche, et son usage continue de s’étendre.

Usage contemporain

Les enjeux contemporains de la filière cypriol incluent :

  • la traçabilité de l’origine botanique (distinction C. scariosus / C. rotundus) ;
  • la qualité variable selon les régions, les saisons et les procédés de récolte ;
  • la durabilité de l’exploitation, particulièrement importante pour le C. scariosus qui est moins répandu que le C. rotundus (souvent considéré comme une mauvaise herbe et donc peu menacé écologiquement) ;
  • les adultérations possibles, qui peuvent inclure le mélange avec des huiles essentielles moins coûteuses ou l’addition de molécules synthétiques imitant le profil cypriol ;
  • le développement de productions équitables et biologiques dans certaines régions indiennes.

Rôles en composition

Le souchet joue en parfumerie plusieurs rôles, principalement orientés vers les compositions orientales modernes et les reconstitutions de matières premières asiatiques traditionnelles.

Son rôle le plus emblématique dans la parfumerie contemporaine est celui d’élément central des reconstitutions d’oud. La signature terreuse-boisée-fumée-cuirée-animale du cypriol présente une parenté olfactive significative avec le bois d’agar naturel (oud), et la matière est devenue l’un des composants principaux des bases oud synthétiques ou semi-naturelles utilisées dans la quasi-totalité des fragrances commerciales revendiquant une note oud. Combinée à d’autres matières (gaïac, patchouli, vétiver, encens, dérivés synthétiques d’oud, ambres synthétiques), le cypriol contribue à reconstituer la complexité olfactive de l’oud naturel à des coûts compatibles avec la production commerciale.

Dans les compositions orientales et boisées-épicées modernes, le souchet apporte une dimension terreuse-chaude qui enrichit les fonds et leur donne une complexité originale. Il dialogue particulièrement bien avec les bois sombres (oud, gaïac), les résines (encens, myrrhe, labdanum, opoponax), la rose (l’accord rose-cypriol étant l’un des plus caractéristiques de la parfumerie de niche moderne), le safran, les épices chaudes et les ambres synthétiques.

Dans les compositions cuirées modernes, le cypriol apporte une dimension boisée-cuirée-fumée qui complète les notes cuirées traditionnelles (cade, bouleau, isobutyl quinoline) avec une signature plus orientale et plus terreuse.

Dans les chyprés modernes et les chyprés boisés, le souchet enrichit le fond mossy-boisé-patchouli d’une dimension exotique et profonde.

Dans les fragrances tabac et les compositions « tabac-oud » ou « tabac-cuir », le cypriol intervient comme modulateur chaud apportant une dimension terreuse au tabac et à ses substituts.

Accords particulièrement réussis avec :

  • l’oud (naturel ou reconstitué), couple fondamental de la parfumerie orientale moderne ;
  • le patchouli (parenté chimique partielle, signatures complémentaires) ;
  • le vétiver dans les boisés-terreux ;
  • la rose (accord rose-souchet caractéristique) ;
  • le safran dans les orientaux modernes ;
  • l’encens et les autres résines (myrrhe, labdanum, opoponax) ;
  • les bois sombres (gaïac, cèdre Atlas, santal) ;
  • le cuir dans les compositions cuirées orientales ;
  • le labdanum et les ambres modernes dans les fonds chauds ;
  • les épices chaudes (cannelle, clou de girofle, cardamome, poivre noir) ;
  • la vanille et le benjoin dans les orientaux ;
  • les muscs synthétiques dans les fonds peau-cocooning ;
  • le tabac dans les fragrances tabac-oud ;
  • l’immortelle dans les accords chauds mielleux.

Quelques fragrances emblématiques marquées par le cypriol :

Black Aoud (Montale, 2006), L’Air du Désert Marocain (Tauer, 2005), Memo Inlé, Memo Russian Leather, Aoud Lime (Montale), plusieurs By Kilian Pure Oud, plusieurs Maison Francis Kurkdjian Oud, Patchouli 24 (Le Labo) dans certaines formulations, Tobacco Oud (Tom Ford), plusieurs Tom Ford Private Blend Oud, Mona di Orio Cuir, plusieurs Amouage dans les compositions orientales, Encens Mythique d’Orient (Guerlain), Spiritueuse Double Vanille (Guerlain) dans certaines reformulations, plusieurs Serge Lutens, et un nombre considérable de fragrances de niche contemporaines exploitant la dimension terreuse-orientale du souchet.

Le souchet est devenu, au cours des deux dernières décennies, l’une des matières premières les plus caractéristiques de l’esthétique olfactive contemporaine, particulièrement dans les fragrances orientales modernes, les compositions « oud occidentales » et les créations de niche revendiquant une dimension exotique et complexe. Son ascension témoigne du rapprochement des palettes occidentales et orientales du parfum depuis les années 1990-2000, et de la valorisation croissante des matières premières traditionnelles d’Asie dans la création contemporaine.

Stefane Girard
Stefane Girard
Spécialiste de la relation client et de la qualité de service, tout d’abord dans le tourisme puis dans d’autres secteurs en tant que consultant, j’ai également géré une société de vente en ligne d’articles de luxe. Tout au long de ma vie, j’ai étudié des sujets qui m’ont permis de développer une sensibilité pour l’esthétique et l’admiration du savoir-faire de ceux qui travaillent avec passion et talent à magnifier notre quotidien : les artisans d'art. Ce site me permet de partager avec vous mes centres d’intérêt et de rendre hommage à ces artisans de l’excellence.
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