Une évolution décisive de la DB4
L’Aston Martin DB5 apparaît en 1963, à un moment où la marque britannique a déjà construit une part essentielle de son prestige moderne avec la DB4. Depuis la fin des années 1950, Aston Martin s’appuie sur une formule claire : une grande routière rapide, élégante sans surcharge, capable de voyager vite sur de longues distances, avec une carrosserie italienne et une mécanique anglaise. La DB5 ne rompt pas avec cette lignée. Elle en représente l’aboutissement le plus célèbre.
Le nom DB renvoie à David Brown, industriel qui a repris Aston Martin après la Seconde Guerre mondiale et donné à la marque une cohérence nouvelle. La DB5 hérite donc d’un cadre déjà solide : châssis dérivé de la DB4, carrosserie conçue selon la méthode Superleggera de Touring, moteur six-cylindres signé Tadek Marek, fabrication à Newport Pagnell. Mais l’augmentation de cylindrée, l’amélioration de l’équipement et l’équilibre général du modèle lui donnent une place à part dans la série. La DB5 est produite de 1963 à 1965, avec un total généralement admis autour de 1 059 exemplaires toutes carrosseries confondues.
La signature Touring Superleggera
La carrosserie de la DB5 prolonge le travail engagé avec la DB4 par Touring, carrossier milanais réputé pour sa technique Superleggera. Cette méthode repose sur une structure légère recouverte de panneaux d’aluminium, une solution qui permet de contenir la masse tout en donnant au dessin une grande finesse de surface. La DB5 n’a pas la flamboyance agressive de certaines sportives italiennes contemporaines. Sa force vient d’une ligne longue, tendue, très lisible, avec un capot généreux, un habitacle en retrait et un arrière court qui conserve l’équilibre d’une vraie grande routière.
Le dessin est souvent attribué à Federico Formenti chez Touring, dans la continuité de la DB4. La DB5 gagne toutefois une présence propre grâce à des proportions légèrement plus affirmées et à des détails mieux intégrés. La calandre Aston Martin, les phares carénés, les ailes souples et la surface vitrée bien dessinée donnent une voiture immédiatement identifiable. Rien ne semble forcé. La DB5 appartient à une époque où la distinction d’une GT se juge autant à sa retenue qu’à sa vitesse.
Un six-cylindres quatre litres au cœur du modèle
La principale évolution technique tient au moteur. La DB4 utilisait un six-cylindres en ligne de 3,7 litres ; la DB5 reçoit une cylindrée portée à 3 995 cm³. Ce moteur à double arbre à cames en tête développe environ 282 bhp dans sa version standard, avec une alimentation par trois carburateurs SU. La vitesse maximale annoncée se situe autour de 145 mph, soit environ 233 km/h, un niveau très élevé pour une grand tourisme de série au début des années 1960.
La transmission évolue également. Les premières voitures peuvent encore recevoir une boîte manuelle à quatre rapports, mais la boîte ZF à cinq rapports s’impose rapidement comme la solution la plus associée au modèle. Une boîte automatique Borg-Warner reste disponible pour une clientèle davantage tournée vers l’usage routier. Cette dualité éclaire bien la nature de la DB5 : elle n’est pas une voiture de course homologuée pour la route, mais une GT rapide, capable de performances élevées sans renoncer au confort attendu par les acheteurs d’Aston Martin.
La version Vantage pousse plus loin la mécanique avec une puissance supérieure, généralement donnée autour de 325 bhp grâce à une alimentation par carburateurs Weber. Elle reste beaucoup plus rare que la DB5 standard. Son intérêt historique tient moins à une rupture de caractère qu’à un durcissement mesuré de la formule : plus de souffle, une réponse plus franche, mais toujours dans le cadre d’une grande routière britannique.
Une GT de prestige, pas une sportive dépouillée
L’Aston Martin DB5 est parfois regardée uniquement comme une voiture de cinéma. C’est oublier qu’elle fut d’abord une GT très coûteuse, construite pour une clientèle fortunée. Son équipement de série était riche pour l’époque : sièges inclinables, vitres électriques, moquettes en laine, sellerie cuir, double réservoir, roues fils chromées, extincteur, radiateur d’huile. Ces éléments participent à son statut. La DB5 ne cherche pas l’ascèse mécanique d’une Lotus ni la brutalité d’une Cobra. Elle vise un autre registre : vitesse, qualité de présentation, confort de voyage et image de grand tourisme britannique.
Cette orientation explique la valeur du modèle dans l’histoire d’Aston Martin. La marque n’a jamais été un constructeur de masse. La DB5 illustre cette production limitée, presque confidentielle au regard des standards industriels, mais suffisamment structurée pour donner une vraie voiture de série. La fabrication à Newport Pagnell conserve une dimension artisanale, avec une attention forte portée aux ajustements, à la sellerie et à la carrosserie aluminium. La voiture reste donc rare sans appartenir à la catégorie des prototypes.
Coupé, cabriolet et Shooting Brake
La DB5 est d’abord connue en coupé 2+2, appelé « Saloon » dans la terminologie Aston Martin de l’époque. Mais sa carrière inclut aussi une version convertible, produite en bien plus faible quantité, ainsi qu’un très rare Shooting Brake. Ce dernier naît à la demande de David Brown, qui souhaitait une carrosserie plus pratique pour transporter ses chiens et son matériel de polo. La réalisation fut confiée à Harold Radford, spécialiste britannique des carrosseries spéciales.
Ces variantes montrent que la DB5 ne se limite pas à une seule silhouette. Le cabriolet renforce le versant mondain et exclusif du modèle ; le Shooting Brake ajoute une dimension presque excentrique, typiquement britannique, à la lignée. Mais c’est bien le coupé qui fixe l’image durable de la voiture, en grande partie grâce à ses proportions parfaites pour le cinéma : capot long, profil net, allure de puissance contenue.
Goldfinger, ou la naissance d’une icône populaire
La trajectoire de la DB5 bascule en 1964 avec Goldfinger. Dans le troisième film de la série James Bond, la voiture conduite par Sean Connery reçoit des équipements fictifs devenus aussi célèbres que le modèle lui-même : plaques rotatives, mitrailleuses escamotables, écran pare-balles, brouillard, huile projetée sur la chaussée, siège éjectable. Aston Martin n’avait pas besoin du cinéma pour exister. Mais cette apparition donne à la DB5 une notoriété mondiale, bien au-delà du cercle des amateurs de voitures anglaises.
L’association fonctionne parce que la voiture correspond parfaitement au personnage. Elle n’est ni ostentatoire comme certaines grandes américaines, ni exotique au sens latin du terme. Elle porte une forme de distinction britannique, froide en apparence, très performante sous la surface. La DB5 devient ainsi l’un des rares objets automobiles immédiatement liés à un personnage de fiction sans perdre sa légitimité historique. Aston Martin a d’ailleurs prolongé ce lien sur plusieurs décennies, au point de produire au XXIe siècle une série DB5 Goldfinger Continuation limitée à 25 exemplaires, assemblée à Newport Pagnell avec des gadgets inspirés du film, mais non homologuée pour la route.
Une célébrité qui n’efface pas la voiture réelle
Le risque, avec la DB5, serait de réduire toute son histoire à James Bond. Or le modèle mérite davantage. Sa place dans l’automobile vient d’abord de sa qualité de conception et de son importance dans la lignée Aston Martin. Elle consolide l’image moderne de la marque : une voiture anglaise rapide, chère, fabriquée en petit nombre, capable de rivaliser par le prestige avec les plus grandes GT européennes.
La DB6 lui succède en 1965 avec une carrosserie plus longue, un arrière retravaillé et une meilleure habitabilité. Sur le plan rationnel, la DB6 répond à plusieurs limites de la DB5. Mais l’équilibre visuel de la DB5, sa carrière brève et son exposition cinématographique lui donnent une force que la DB6 ne retrouvera jamais au même degré. Dans l’histoire des DB, elle reste le point de cristallisation : assez proche de la DB4 pour garder la pureté initiale, assez aboutie pour représenter le sommet de la première grande génération de Newport Pagnell.
Une automobile devenue symbole
L’Aston Martin DB5 appartient à ces modèles dont la célébrité dépasse largement le nombre d’exemplaires produits. Son statut vient d’un faisceau de raisons : mécanique noble, dessin italien, fabrication anglaise, finition de grande GT, carrière courte, lien durable avec James Bond. Peu de voitures réunissent autant de dimensions sans perdre leur cohérence.
Elle n’est pas la plus radicale des Aston Martin, ni la plus rare, ni la plus victorieuse en compétition. Sa force est ailleurs. La DB5 a donné une forme définitive à l’idée d’une GT britannique de prestige : rapide, bien construite, discrète dans son architecture, mais immédiatement reconnaissable. Dans la mémoire collective, elle reste une voiture de cinéma. Dans l’histoire automobile, elle demeure surtout l’un des grands accomplissements d’Aston Martin sous l’ère David Brown.
