CIVETTE
Caractéristiques générales
La civette utilisée en parfumerie provient principalement de la civette africaine (Civettictis civetta), mammifère carnivore de la famille des Viverridés. Malgré une apparence superficiellement féline, la civette n’appartient pas à la famille des chats : elle constitue un groupe zoologique séparé, plus proche des mangoustes et des genettes. L’animal mesure entre 70 et 90 centimètres de long, pèse 10 à 15 kilos, et présente une robe grise tachetée de noir avec une crête dorsale qui se hérisse en cas d’excitation. Il vit dans les savanes, les forêts ouvertes et les zones cultivées de l’Afrique subsaharienne, depuis le Sénégal jusqu’à l’Éthiopie au nord, et jusqu’au Mozambique et à l’Afrique du Sud au sud. Ses habitudes sont essentiellement nocturnes et solitaires, à l’exception des périodes de reproduction.
D’autres viverridés produisent également des sécrétions à fonctions analogues : la civette indienne (Viverra zibetha) en Asie du Sud-Est, la petite civette indienne (Viverricula indica) et la civette palmiste (Paradoxurus hermaphroditus, par ailleurs célèbre pour le « kopi luwak », ce café aux grains digérés et excrétés par l’animal). Ces espèces ont historiquement fourni de la civette commerciale, en particulier la civette indienne, mais le marché historique de la parfumerie occidentale a été dominé par la civette africaine.
La sécrétion appelée « civette » provient de glandes périanales ou glandes périnéales présentes chez les deux sexes (contrairement au musc, qui n’est produit que par le mâle), bien que les mâles en produisent davantage. Ces glandes débouchent dans une poche située entre l’anus et les organes génitaux. La sécrétion, à l’état frais, est une pâte jaunâtre et beurrée qui brunit avec le temps en s’oxydant à l’air. Sa fonction biologique est le marquage territorial.
Histoire
La civette est documentée comme matière aromatique depuis l’Antiquité tardive, et son usage en parfumerie islamique médiévale est attesté à partir du IXe siècle. Elle apparaît dans les traités d’Avicenne et de plusieurs auteurs arabes. En Europe, la civette entre dans la pharmacopée et la parfumerie à partir du Moyen Âge. Aux XVIe et XVIIe siècles, son commerce est important : Venise, Anvers et Amsterdam en sont des places centrales pour la distribution européenne. L’Éthiopie s’impose progressivement comme le principal pays exportateur et a longtemps assuré l’essentiel de la production mondiale destinée à la parfumerie. La pratique de l’élevage en captivité de civettes africaines s’y est développée probablement à partir du XVe ou XVIe siècle, et a perduré jusqu’à une époque très récente. Dans la parfumerie européenne classique, la civette tient – avec le musc et l’ambre gris – l’un des rôles les plus importants de la palette animale.
Prélèvement et procédés
La méthode traditionnelle de récolte en élevage repose sur le maintien des civettes dans de petites cages individuelles, où elles passent l’essentiel de leur vie. À intervalles réguliers – généralement tous les sept à dix jours – un éleveur immobilise l’animal et gratte la poche périnéale à l’aide d’une spatule en corne, en bois ou en métal, recueillant ainsi la sécrétion sans tuer l’animal. La production par civette est faible, de l’ordre de quelques grammes par prélèvement, ce qui rend nécessaire l’élevage d’un grand nombre d’individus pour atteindre des volumes commercialement viables.
Ces conditions d’élevage ont fait l’objet, à partir des années 1990, de critiques répétées émanant d’organisations de protection animale, qui ont documenté l’exiguïté des cages, le stress des animaux et les méthodes de manipulation. Plusieurs enquêtes menées en Éthiopie entre la fin des années 1990 et les années 2000, notamment par la BUAV (aujourd’hui Cruelty Free International), ont contribué à modifier l’image publique de la matière et à accélérer son retrait des fragrances commerciales.
La sécrétion brute, après collecte, est généralement conditionnée en cornes (« cornes de civette »), pots ou flacons, puis exportée vers les maisons de composition. Pour son utilisation en parfumerie, elle est soumise à une macération prolongée dans l’éthanol qui donne une teinture, parfois aussi à une extraction au solvant pour obtenir un absolu. La teinture est ensuite utilisée à dose très faible dans les compositions, à l’instar du musc.
Profil olfactif
Le profil olfactif de la civette se caractérise par un contraste considérable entre matière brute et produit dilué, comparable à celui du musc mais encore plus marqué.
À l’état brut ou en forte concentration, l’odeur de la civette est fortement fécale, ammoniacale, urineuse, désagréable, voire répulsive pour un nez non averti. C’est à très forte dilution – typiquement dans une teinture à 1 ou 2 %, elle-même utilisée à des doses de quelques dixièmes de pour cent dans la composition finale – que ses qualités se révèlent : la civette devient alors chaude, florale, légèrement miellée, animale, sensuelle, avec une dimension de chair et de peau et une remarquable capacité à donner du rayonnement et de la profondeur à une composition. Elle apporte également une fonction de liaison : elle harmonise les autres matières entre elles, fond les contrastes et prolonge la tenue.
La signature chimique de la civette repose principalement sur la civétone, identifiée et caractérisée par Leopold Ruzicka en 1926, dans le cadre des mêmes travaux qui ont conduit à l’élucidation de la structure de la muscone. La civétone représente environ 2 à 3 % de la sécrétion brute. À côté d’elle, on trouve plusieurs autres cétones macrocycliques, des stéroïdes, et – point essentiel – des quantités significatives d’indole et de scatole, molécules à l’odeur fécale puissante mais qui, à faible dose, contribuent aux profils chauds, animaux et floraux. Cette présence d’indole établit un lien chimique direct avec les fleurs blanches comme le jasmin et la tubéreuse, qui contiennent naturellement de l’indole. C’est l’une des raisons techniques pour lesquelles la civette « renforçait » remarquablement les compositions florales blanches dans la parfumerie classique.
Alternatives modernes
La civétone est aujourd’hui produite par plusieurs voies de synthèse à l’échelle industrielle. Plus récemment, la production de civétone par fermentation microbienne (à partir de levures modifiées génétiquement) a été développée par plusieurs acteurs, et permet d’obtenir une molécule identique à la civétone naturelle dans des conditions plus durables. Ce procédé peut bénéficier du qualificatif « naturel » selon la norme ISO 9235, sous certaines conditions.
À côté de la civétone pure, plusieurs molécules apparentées et bases de reconstitution sont utilisées pour reproduire le profil complet de la civette naturelle. Les bases « civette » synthétiques commercialisées par les grandes maisons de composition (Givaudan, Firmenich, IFF, Symrise) combinent généralement de la civétone, de l’indole et du scatole en très faibles quantités, et d’autres molécules animales selon les profils recherchés.
Sur le plan végétal, l’hyraceum apporte une dimension animale qui peut, dans certains contextes, contribuer à reconstituer une partie du profil de la civette, sans pour autant en reproduire l’ensemble.
Usage contemporain
La civette africaine (Civettictis civetta) n’est pas inscrite à la CITES en tant qu’espèce menacée. Sur le plan international, le commerce de civette naturelle n’est pas formellement interdit. Cependant, plusieurs facteurs ont conduit à sa quasi-disparition de la parfumerie occidentale commerciale.
Le facteur déterminant a été l’évolution des sensibilités éthiques, particulièrement à partir des années 1990. Plusieurs grandes maisons ont annoncé publiquement abandonner l’usage de la civette naturelle : Chanel a fait connaître en 1998 sa décision de ne plus utiliser de civette naturelle dans ses formulations et de la remplacer par sa version synthétique. Cartier, Dior, Guerlain et la plupart des autres grandes maisons ont suivi des trajectoires similaires au cours des années suivantes. Cette transition s’inscrivait dans une évolution plus large de la profession vis-à-vis des matières animales, et a été accélérée par la médiatisation des conditions d’élevage.
Sur le plan technique, la transition vers la civétone synthétique a été facilitée par la disponibilité de procédés de synthèse industriels permettant de produire la molécule clé à un coût raisonnable, avec une qualité régulière. Les principales maisons de composition intégraient déjà depuis plusieurs décennies de la civétone synthétique dans leurs bases ; la transition vers une formulation entièrement synthétique a donc été relativement aisée.
L’Éthiopie a vu sa filière civette décliner massivement, sans pour autant disparaître complètement. Quelques élevages subsistent, principalement orientés vers des marchés régionaux (parfumerie arabe traditionnelle, médecine traditionnelle) et vers une demande très réduite de la parfumerie de niche occidentale. Dans la parfumerie commerciale occidentale, la civette naturelle est aujourd’hui essentiellement absente. Quelques maisons de niche revendiquent encore occasionnellement son usage, mais ces emplois restent marginaux. Dans la parfumerie arabe traditionnelle (notamment du Golfe, du Yémen et d’Oman), la civette naturelle figure encore dans certaines préparations de mukhallat et de parfums concentrés, où elle est appréciée pour sa dimension chaude et animale en accord avec l’oud, le musc et l’ambre gris.
Rôles en composition
La civette a joué dans la parfumerie classique une fonction proche de celle du musc, avec quelques nuances. Comme le musc, elle était utilisée principalement comme fixateur, liant et apporteur de chaleur et de présence. À la différence du musc, elle apporte une dimension légèrement plus florale et plus rayonnante, en raison de sa parenté chimique avec les indoles présents dans les fleurs blanches. Cette qualité en faisait un partenaire particulièrement précieux des compositions florales classiques, notamment celles à dominante jasmin et tubéreuse.
Elle figurait dans la quasi-totalité des grandes fragrances de la parfumerie occidentale de la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1970 environ, en quantités très faibles (souvent moins de 0,5 % de la formule), mais d’une importance disproportionnée à leur masse dans le rendu final. Plusieurs parfums de référence – Shalimar de Guerlain (1925), Joy de Patou (1930), Bal à Versailles de Jean Desprez (1962), entre beaucoup d’autres – devaient une part de leur sillage et de leur chaleur à la civette naturelle. Les reformulations modernes de ces parfums, contraintes par l’abandon des matières animales et par les évolutions réglementaires, utilisent désormais des reconstitutions synthétiques qui approchent mais ne reproduisent pas intégralement le rendu original. Cette transition de la civette animale vers ses substituts synthétiques constitue, avec celle du musc, l’une des transformations majeures de la palette du parfumeur au cours du dernier demi-siècle.
Sélection de parfums avec de la civette
- Chanel N° 5 de Chanel : icône de la parfumerie, Chanel N° 5 se distingue par son parfum floral aldéhydique raffiné, symbole intemporel de féminité et de luxe.
- Civet de Zoologist : un parfum complexe et animal, Civet combine des notes épicées, florales et boisées, rendant hommage à l’esprit sauvage de la nature.
- Diorissimo de Christian Dior : un bouquet printanier, ce parfum captivant exhale des notes de muguet, incarnant l’élégance et la sophistication de Dior.
- Fils de joie de Serge Lutens : une fragrance nocturne et audacieuse, mêlant des notes de jasmin éclatant, de ylang-ylang et de musc, évoquant la joie dans l’obscurité.
- Joy de Jean Patou : symbole de luxe, Joy éblouit par son mélange intensément floral de roses et de jasmin, pour une fragrance délicieusement opulente.
- Kouros d’Yves Saint-Laurent : évoquant la virilité et la puissance, Kouros mêle les notes de coriandre, clous de girofle et ambre pour un parfum masculin distinctif.
- Shalimar de Guerlain : classique oriental, Shalimar séduit avec des notes de bergamote, iris et vanille, évoquant l’amour légendaire de Shah Jahan.
